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juil 25 2016

Le cyclisme est devenu paranoïaque

Il y a vingt ans, le cyclisme était naïf. Au temps où les coureurs freinaient dans les virages de l’Alpe d’Huez, on criait à l’exploit. Aujourd’hui, le cyclisme est devenu paranoïaque. Dès qu’ils tournent les jambes un peu vite, on crie à la supercherie.

Le Tour de France ne fait plus rêver. Et quand on regarde à quoi ont ressemblé ses vingt dernières années, on peut difficilement s’en montrer surpris. Sept ans ont consacré la plus grande arnaque de l’histoire du sport. Puis le vainqueur suivant, du bien nommé Tour du Renouveau, a été rayé des tablettes pour un contrôle positif annoncé quatre jours après l’arrivée. Un an plus tard, c’est cette fois par sa propre équipe que le maillot jaune est limogé à quatre jours de Paris. Le vainqueur au rabais, lui, sera absent l’année suivante, à cause d’une viande trop cuite.

Pendant plus de vingt ans, l’histoire du Tour de France n’a été qu’une grande mascarade, et le cyclisme, le terrain d’expression des vices humains les plus déplorables. Le soir des étapes, l’équipe du maillot jaune pendait des tubes aux murs de l’hôtel, et se faisait réparer le sang, la bière à la main, dans la plus grande camaraderie. Aujourd’hui, on se demande comment on faisait pour y croire. Pourtant, à l’époque, les voix qui s’élevaient ne représentaient qu’une minorité montrée du doigt.

Aujourd’hui, dix ans ont passé. Dans le peloton, les derniers coureurs qui ont connu le cyclisme-opéra terminent de prendre leur retraite. Les champions qu’on a formé dans nos propres écoles, qui ont fait des études, ont des valeurs humaines, éclosent enfin sur la plus grande course au monde. Et voilà qu’on ne croit plus a rien, et que l’on monte à charge tout ce qui nous tombe sous les yeux. Ceux qui se risquent à démontrer que le cyclisme change se font railler par la majorité. Ils se font traiter de naïfs par tous ceux qui se sont fait berner comme des agneaux.

En fait, le cyclisme réagit avec vingt ans de retard. Que la page ne se tourne pas du jour au lendemain est une évidence. Mais notre sport se reconstruit tout autant en faisant naître de nouveaux champions qu’en se débarrassant de ses derniers poisons. Et les poisons les plus coriaces ne sont peut-être pas dans le peloton du Tour de France. Aujourd’hui, avant de pouvoir être titré, le vainqueur doit s’excuser. Il doit faire preuve de panache, mais pas de supériorité. Il doit plaire au public, mais ne pas être people. Il doit être infaillible, mais faire preuve d’humanité. Il doit être parfait, mais montrer des défauts. Et s’il remplit ces conditions, c’est qu’il le fait exprès, qu’il joue l’acteur.

Aujourd’hui, il n’y a qu’une chose que puisse faire le vainqueur du Tour pour retrouver sa crédibilité, c’est terminer second.

Pourtant, ceux qui n’y croient plus n’ont pas pour autant cessé de regarder le Tour, et les traqueurs de dopage lui doivent leur fortune. Ce genre de paradoxe n’émeut pas grand-monde, mais il est pourtant devenu la norme. Si l’on voulait pousser le bouchon un peu plus loin, on l’appellerait hypocrisie : contradiction gênante… Soit on aime encore le cyclisme, et on choisit d’y croire ; soit on n’y croit plus, et on regarde ailleurs. Travailler pour un sport meilleur, c’est tirer les leçons de son passé, mais c’est aussi continuer à se battre pour qu’il ait un futur. Si l’on accepte d’y croire à nouveau, on s’expose à se tromper encore. Mais si l’on se terre dans le scepticisme, on empêche pour de bon le cyclisme de se reconstruire…

 Photo (c) Reuters

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