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Paris-Roubaix Espoirs – 1.2 U23
Paris-Roubaix Espoirs – 1.2 U23

Paris-Roubaix Espoirs – 1.2 U23

Une journée dans le paradis de l’Enfer du Nord

J’allais prendre le départ de ma première grande classique, Paris-Roubaix, l’enfer du Nord, plonger au coeur du mythe, endurer une journée de souffrance, parcourir ma plus longue distance en course. Pourtant, je n’en retiens presque que du plaisir, des souvenirs uniques et des frissons à l’entrée du vélodrôme.

A la suite du Grand Prix des Hauts-de-France, où j’avais découvert les pavés en compétition en préparation pour le grand rendez-vous de Paris-Roubaix, je suis resté deux jours dans le nord chez mon ami du CC Nogent-sur-Oise Félix Pouilly, qui même privé de sa course fétiche, a eu la gentillesse de m’accompagner lors des reconaissances du parcours. Je le connaissais sur le bout des doigts puisque j’avais déjà procédé à deux reconnaissances de la première partie avec mon équipe de Chambéry dont une deux jours plus tôt, et que je suis donc retourné sur la seconde partie avec la compagnie de Félix, depuis Mons-en-Pévèle jusqu’au vélodrôme. Le lendemain, j’ai évité les secteurs pavés mais pas les efforts, et j’ai ainsi pu me rendre compte avec satisfaction de mon excellente récupération – une fois n’est pas coutume – à la veille du grand jour. Le soir, j’ai rejoint avec toujours autant de plaisir un autre résident nordiste, mon ex team manager à la U19 Racing Team Alexandre Chenivesse, ainsi que mon coéquipier Julien Roux, puis enfin l’ensemble de l’équipe le lendemain, au départ de Péronne. J’allais prendre le départ de ma première grande classique, Paris-Roubaix, l’enfer du Nord, plonger au coeur du mythe, endurer une journée de souffrance, parcourir ma plus longue distance en course. Pourtant, je n’en retiens presque que du plaisir, des souvenirs uniques et des frissons à l’entrée du vélodrôme.

Pour l’occasion, l’équipe a sorti les grands moyens : un mulet personnel chacun (enfin, ça, c’est tous les week-ends), des roues mavic reflex 32 rayons montées avec deux boyaux FMB Paris-Roubaix section de 27, gonflées pour l’occasion à 5,5 bars ; une double paire de guidoline pour ceux qui la réclamaient (ça n’a pas été mon cas, en revanche j’ai opté pour une paire de gants longs De Marchi) et des portes bidons déformables en aluminium (pour éviter que les bidons sautent sur les pavés). J’en profite pour remercier l’ensemble de l’encadrement, et en particulier les efforts de notre mécanicien Bruno Beauquis : il faut être conscient qu’on nous met dans des conditions exceptionnelles !

Au débart, une agitation un peu différente de celle de d’habitude, quoique je m’y habitue avec les nombreuses courses semi-professionnelles auxquelles j’ai été donné de prendre le départ : on signe des cartes coureurs, on pose pour les photos, on est regardés avec admiration. Je ne peux empêcher les souvenirs du temps où j’étais de l’autre côté de remonter, pourtant, c’est toujours moi qui me sens tout petit face à l’ampleur de la course ! Sur la ligne de départ, on côtoie de nombreux maillots World Tour, même s’il ne s’agit que d’équipes réserves : Lotto Belisol U23, Etixx-Inhed, Giant-Shimano Development, Team Rabobank U23, BMC Development, auxquelles s’ajoutent plusieurs équipes nationales : la Suisse, les Etats-Unis, les Pays-Bas. Pour autant, pas question de nourrir de complexes puisqu’il ne faut pas oublier… Que nous sommes nous-mêmes la réserve d’une équipe World-Tour, AG2R la Mondiale.

couvroubaix

Les vallons de la somme – de Péronne à Troisvilles km51

C’est comme si l’arrivée était à quelques kilomètres à peine, mais que tout le monde avait peur de la rejoindre.

Enfin, le départ est donné. Les premières sensations sont assez déconcertantes, notamment de rouler sur le bitume avec des boyaux hyper larges et sous-gonflés. Pourtant, en quelques minutes, je m’y habitue tout à fait et ne suis plus capable de percevoir la différence. Je me laisse porter par les mouvements du peloton sans trop me sentir concerné par la course. Les ouvertures pour remonter sont tellement maigres que je préfère ne pas tenter l’impossible, d’autant plus que je garde en tête le fait qu’il reste encore plus de 180 kilomètres à venir. Petit à petit, en comptant mes efforts, je remonte à l’avant et peux à présent suivre des yeux les remous de la tête de peloton. Un gros groupe d’une petite vingtaine de coureurs se forme et malgré le vent de face, que je croyais suffisant pour enpêcher tout offensive sérieuse, celui-ci prend du champ, si bien qu’il devient bientôt hors de portée des nouveaux attaquants. Bien obligé de constater que nous avons été piégés, je participe à quelques tentatives de contre sans grande conviction, d’une part parce que je sais d’expérience que dans pareille situation les contres avortent quasiment systématiquement, d’autre part parce que le premier secteur pavé se fait de plus en plus pressant et qu’il convient de conserver le maximum de forces pour son approche qui promet d’être nerveuse, puis pour son passage qui promet d’être physique.

Et en effet, très rapidement, le peloton devient particulièrement nerveux. Beaucoup trop nerveux. Le rythme est très modéré, le vent de face n’aidant pas, même si plusieurs équipes n’hésitent pas à prendre carrément le peloton en main pour s’assurer un placement optimal. Par conséquent, d’une part l’écart monte en flèche, et d’autre part, le peloton occupe toute la largeur de la route, et au moindre mouvement, plusieurs insultes fusent de tous côtés en toutes les langues. C’est comme si l’arrivée était à quelques kilomètres à peine, mais que tout le monde avait peur de la rejoindre. J’ai beau lâcher tous mes efforts dans la bataille, je ne suis pas assez méchant pour parvenir à remonter, ni même à conserver ma place. Je suis pourtant plutôt bon à cet exercice en temps normal ! Mais l’approche des pavés ne ressemble en rien à celle d’un sprint final. Je me résigne à la queue de peloton, me disant que ce placement peut aussi avoir des avantages s’il ne se produit pas de catastrophe devant. L’allure augmente finalement un peu à l’entrée de Troisvilles, mais le peloton reste toujours aussi compact, et j’aborde ainsi soudainement le premier secteur pavé tout à fait mal placé.

L’entrée sur les pavés – de Troisvilles à Saint-Python km76

Je suis partagé entre la pensée négative qu’il m’en reste encore plus d’une quinzaine à suivre et celle positive que jusqu’ici, tout va bien.

Et immédiatement, à peine entré dans le secteur, l’allure se calme nettement. D’une part parce que le peloton s’installe progressivement en file indienne, d’autre part parce qu’une fois entrés sur le secteur, les positions de tout le monde sont décidées, et qu’il n’y a plus vraiment d’intérêt à vouloir remonter à tout prix. Et cette situation me convient très bien. Je reste concentré sur le haut du pavé, surtout sans prendre le moindre risque, en me maintenant à l’affut du moindre mouvement des coureurs qui me précèdent.

Et cela ne manque pas. Une grosse chute se produit une dizaine de positions devant moi, et tellement de coureurs se retrouvent à terre que leur amas difforme bouche totalement le passage, depuis la haie d’un côté à la butte de l’autre. Immédiatement, j’ai le bon réflexe, celui de descendre du vélo, de l’empoigner en courant et en m’aggripant aux foins pour escalader la butte, me retrouver dans un champ un ou deux mètres en aplomb de tout ce cirque, redescendre à demi sur les pieds à demi sur les fesses, et remonter tant bien que mal sur le vélo, après avoir peiné à trouver les pédales sous les cahots des pavés.

Je repars en toute hâte et parviens à accrocher les roues des derniers coureurs qui n’étaient pas tombés. Je suis plutôt content de ma réaction, il est bien possible que je soie le seul coureur qui se trouvait derrère la chute à désormais se retrouver devant. Car dans notre groupe, cela ne chôme pas. Il faut rentrer sur le reste du peloton qui, lui, n’a attendu personne. Et les secteurs s’enchaînent : il en reste trois à suivre, dont celui de Quiévy en avant-dernier, long de 3700 mètres en faux-plat montant. Dans les dernières positions du groupe, je me trouve plutôt bien, et laisse aux autres le soin de mener l’effort. Nous recollons finalement au bon moment, peu avant l’entrée du troisième secteur à suivre, Quiévy, celui qui me fait peur et que je connais sur le bout des doigts pour l’avoir parcouru deux fois à bloc à l’entraînement.

La première partie est montante, et je suis tout à fait capable de soutenir le rythme. Je m’offre même le luxe de remonter quelques places pour me permettre éventuellement de pouvoir les perdre par la suite, ou bien me prémunir d’une éventuelle cassure. La seconde partie est descendante, dont je profite pour récupérer au maximum. Car après un virage correctement négocié par la majorité du peloton à l’exception d’un Rabobank quelques places devant moi qui a manqué de me faire perdre gros, on attaque la longue partie montante interminable et c’est dès lors que les choses se compliquent. La pente m’offre la perspective de la totalité du peloton. Je réalise que je ne suis pas si mal placé et que j’ai remonté plus de monde que je le croyais, puisque le groupe s’étend en une longue file indienne sans rupture, à l’exception d’un seul point rebelle pas loin de la tête, que je reconnais comme étant mon coéquipier Julien Roux qui, plutôt que de rouler sur le haut du pavé comme tous les autres, s’est approprié le bas-côté du secteur.

Et il a raison. Je l’imite. Nous ne sommes que deux à progresser entre le pavé de la route et l’herbe du bas-côté, sur une surface équivoque, tantôt terre, tantôt sable, tantôt bitume, tantôt ciment et tantôt herbe. Dans un premier temps, je suis en difficulté car le rythme aux alentours de la 40e position est particulièrement élevé. Et je crois alors avoir chatouillé mes limites. Mais en réalité, le faux-plat se faisant de plus en plus prononcé jusqu’à l’issue du secteur, ce sont finalement tous les autres coureurs qui plafonnent plutôt que moi. Et en fin de secteur, je me surprends à être capable de dépasser une dizaine de coureurs par le bas-côté, pendant que certains tentent de m’imiter sans y parvenir.

Le troisième secteur effacé. Je suis partagé entre la pensée négative qu’il m’en reste encore plus d’une quinzaine à suivre et celle positive que jusqu’ici, tout va bien. Nous ne retrouvons le bitume que pour peu de temps mais je suis nettement moins effrayé par le secteur suivant. Le secteur de Saint-Python est autrement moins long et moins éprouvant, quoique sa difficulté est tout autre : sa partie finale étant carrément… En descente. Une fois encore, la reconnaissance s’avère précieuse. Je profite même de cette descente pour regagner presque une quinzaine de places supplémentaires et me rapprocher encore davantage de la tête du peloton.

Première transition – de Saint-Python à Hornaing km106

Je me méfie tout particulièrement de ces longues portions transitoires : elles sont un véritable poison, car ce sont elles qui voient se dessiner les mouvements de course les plus importants, mais ce sont aussi elles qui peuvent s’avérer les plus coûteuses en énergie si l’on met trop de coeur à l’ouvrage en tête de groupe pour y participer.

Cette fois-ci, nous sortons du quatrième secteur, et avec lui, du premier enchaînement décisif de pavés. L’occasion de faire un point sur la situation : je retrouve autour de moi un peloton étonnamment petit, du fait des chutes, des crevaisons et des divers incidents qui ont émaillé le passage des premiers secteurs, 50, puis bientôt 60 coureurs tout au plus, desquels je suis encore pour l’instant. L’un de mes bidons condamné par le passage du premier secteur pavé, je descends rencontrer la voiture que j’appelle un long moment, avant de me servir finalement à la portière d’une équipe belge lambda, qui me soulage gracieusement de deux bidons. Julien me montre avec fierté sa manette descendue dont il a ouvert la cablerie afin de pouvoir poursuivre la course, en attendant la voiture qui n’arrive toujours pas. Il décide finalement de poursuivre en l’état, jugeant qu’un frein n’est pas indispensable à la progression d’un vélo.

Je me méfie tout particulièrement de ces longues portions transitoires : elles sont un véritable poison, car ce sont elles qui voient se dessiner les mouvements de course les plus importants, mais ce sont aussi elles qui peuvent s’avérer les plus coûteuses en énergie si l’on met trop de coeur à l’ouvrage en tête de groupe pour y participer. Pourtant, il est plus que jamais dans mon intérêt de prendre un coup d’avance. Je n’hésite pas à carrément attaquer de moi-même parfois, mais aucun groupe de contre ne parvient à se former. D’un autre côté, je reste sur la défensive, car s’il est une course où il faut compter la moindre de ses débauches d’efforts, c’est bien Paris-Roubaix.

Seul le pavé d’Avesnes-le-Sec vient troubler notre progression linéaire. Je l’aborde en milieu de peloton. Une chute spectaculaire se produit de nouveau quelques places devant moi. Et pour cause : sous un petit bosquet, un passage ombragé de quelques mètres s’est transformé en véritable bourbier, et sur le dévers du pavé, quatre ou cinq coureurs lancés comme des balles perdent tout naturellement l’adhérence, que même à allure réduite et au comble de la prudence, je peine à conserver. Sur quelques mètres, les sensations sont les mêmes que sur le dévers d’un cyclo-cross ! Je parviens à passer certes au ralenti, mais sans embuches et dois de nouveau cravacher pour raccrocher le bon wagon à la sortie du pavé. Les sensations sont bonnes, j’y parviens sans peine.

A nouveau, je me jette à corps perdu dans certaines tentatives de contre, tentant de filtrer tant bien que mal ce que je considère être les bons coups et les mauvais. Avec relativement peu de réussite, cependant. Je crois entendre dire dans le peloton que l’écart a atteint les “four minutes” sans pour autant en être sûr. J’avais presque oublié la présence de l’échappée à l’avant, et voilà qu’elle semble creuser irrémédiablement l’écart ! Quatre minutes, l’affaire commence à être délicate. Je redouble d’efforts dans les contres, passe même à plusieurs reprises mon petit relai en tête de peloton. Pourtant, j’apprends au bout d’un certain temps qu’un groupe de contre-attaque de presque 20 coureurs s’est lui aussi porté à l’avant, sans aucun coureur chambérien non plus. Je ne sais absolument pas à quelle occasion celui-ci s’est formé, et je me demande s’il n’a pas profité du concours de circonstances de l’une des nombreuses chutes sans pour autant en être sûr. Toujours est-il que nous ne sommes pas dans le coup et n’avons pas d’autre choix pour autant que d’attendre passivement que les choses se passent, tentant tant bien que mal de les refaire basculer progressivement en notre faveur…

Et en fin de compte, elles basculent d’elles-mêmes, puisque le contre se retrouve bloqué au passage d’un train en travers de la route. Les barrières se relèvent au moment où nous arrivons, et malgré qu’une nouvelle chute se produise à l’occasion et qu’un comissaire manque de se faire écraser en voulant tenter de neutraliser la course, celle-ci poursuit son avancée en direction de Roubaix. Nous passons à présent la mi-course, et la tension revient progressivement à l’approche de l’enchaînement de pavés suivant. Il s’agit de se concentrer à nouveau sur le placement : tout est à refaire, rien n’est acquis, et la situation n’a finalement pas véritablement évolué.

Le coeur de la course – de Hornaing à Orchies km126

Par moments, on double un coureur sur le bas-côté à qui il est arrivé quelque chose. Et alors, on feint de ne pas le voir, comme si sa malchance avait pu être contagieuse, comme pour s’assurer que cela ne nous concerne pas. Pourtant, à un moment ou à un autre, cela vient à nous concerner. Et dans mon cas, la chose est arrivé beaucoup plus rapidement que je n’osais l’espérer.

Le pavé de Wandignies passe sans embûches, et n’est utile qu’à étirer de nouveau le peloton. Je suis content de retrouver le pavé, sur lequel je me sens particulièrement à l’aise. Je reconnais chaque secteur, et je m’en sers comme une force pour me placer comme il le faut. Les reconnaissances me reviennent très bien en tête et je suis capable de me souvenir au bon moment quelle trajectoire m’avait réussie à l’entraînement, et quelle trajectoire m’avait desservi. Ainsi, je profite souvent des portions pavées pour me replacer sans trop d’efforts, d’autant plus que je me sens à l’aise physiquement. Je trouve ma place parmi les 20 premiers. Et je remonte encore. Parmi les dix premiers. Le rythme augmente et me convient parfaitement. J’ai la sensation que ma course est encore en attente, je ronge mon frein en me satisfaisant de la tournure des événements pour le moment, bien que cette échappée qui ne cesse de creuser contrarie quelque peu mes plans.

Le pavé de Warlaing confirme mon impression. J’attends mon heure. Cette fois, les secteurs s’enchaînent si vite que les positions n’ont pas tellement le temps de changer entre chaque pavé, ce qui est plutôt à mon avantage. Le rythme sur les secteurs est élevé, mais tout à fait dans mes cordes. Petit à petit, le peloton perd des éléments. Par moments, on double un coureur sur le bas côté à qui il est arrivé quelque chose. Et alors, on feint de ne pas le voir, comme si sa malchance avait pu être contagieuse, comme pour s’assurer que cela ne nous concerne pas. Pourtant, à un moment ou à un autre, cela vient à nous concerner. Et dans mon cas, la chose est arrivé beaucoup plus rapidement que je n’osais l’espérer.

Sans prévenir, alors que je venais d’aborder le secteur de Sars-et-Rosières dans les 25 premières positions, ma chaîne s’échappe soudainement de son plateau pour tomber entre le cadre et le pédalier. Lorsque je m’en rends compte, je continue à pédaler vainement par rélfexe pendant quelques secondes, puis je tente de la faire remonter mécaniquement en poussant fort sur la commande de dérailleur avant. Malgré les soubresauts des pavés, celle-ci n’obtempère pas. Dans le même temps, je reste concentré sur ma trajectoire et la réaction des coureurs qui me suivent et de leurs traditionnels mots d’humeurs, seulement, et j’en suis le premier désolé, je ne maîtrise absolument plus ma machine. Je parviens tant bien que mal à rejoindre le bas-côté et dois me résoudre à descendre de ma machine pour y mettre les doigts. Entre pignons, chaîne et plateaux, ma transmission ressemble à un parcours d’acrobranche. Pendant ce temps, les coureurs passent un à un dans mon dos, dont je peux sentir l’ombre s’enfuir à toute vitesse, puis dont je peux sentir l’absence avec encore davantage d’appréhension. Je tire désespérément de toutes mes forces sur la chaîne pour qu’elle retrouve sa position normale, et j’y parviens enfin au bout d’une trentaine de secondes. Alors que je me suis relancé sur les pavés, il s’agit désormais d’enclancher la pédale à nouveau. A chaque soubresaut du pavé, je la manque. Lorsque je suis enfin reparti, je n’aperçois presque plus la queue du peloton, seulement un long défilé de petits points qui s’en va à l’horizon, de plus en plus espacés.

Parmi les voitures, je peine à me frayer un chemin. Je repars à mon rythme, c’est à dire beaucoup plus élevé que celui de tous les autres coureurs que je double. A la sortie du secteur, je me retrouve dans un groupe avec des hollandais, et un ou deux belges qui passent rapidement à la trappe. Le pavé de Beuvry-la-Forêt ne change pas grand chose. Le peloton s’éloigne irrésistiblement et avec lui, la file de voitures des directeurs sportifs, celle qui m’a allègrement gêné à plusieurs reprises dans le pavé, lorsqu’il a fallu doubler un coureur par la gauche, puis par la droite, puis par les deux à la fois auquel cas cela posait problème. Pendant que celle de mon directeur sportif Loic Varnet ne s’attarde pas plus que pour me lancer un regard plein de compassion, celles de mes adversaires remontent à toute vitesse avec leur protégé bien au chaud au plus près du pare-brise arrière. Dans ces conditions, je veux bien échanger mon modeste saut de chaîne contre les neuf crevaisons allègrement revendiquées par l’un de ces petits malins.

Le début de l’enchaînement final – de Orchies à Cysoing km168

 Il y a un peu de monde sur les bas-côtés, mais je me sens quand même désespérément seul. 

J’entends crier “Tom ! Tooom !” de l’autre côté de la route dans la traversée d’Orchies. C’est Benjamin, notre assistant, qui court pour venir m’apporter la musette, que j’attrappe au vol in extremis de la main gauche. C’est la première fois que j’ai droit à un ravitaillement à la musette en course. Il ne sera pas de trop, je vide le bidon presque d’une traite et conserve précieusement les gels énergétiques et les pâtes de fruit. Alors que je sentais mon stock de glycogène diminuer dangereusement mais que j’avais de moins en moins envie de manger quoi que ce soit, les sandwichs au fromage me paraissent être un véritable festin.

Je suis bientôt le seul intrus de mon groupe, puisque je suis accompagné de quatre hollandais qui, plus risible que moi encore, se sont laissés décrocher ensemble pour aider leur leader Dylan Groewenegen, le vainqueur du Tour des Flandres espoirs, avec leur voiture derrière nous. Sur le secteur d’Orchies, puis sur celui d’Auchy-lès-Orchies, je sors à chaque fois en tête presque sans le vouloir avec 50 mètres d’avance sur les quatre autres, que j’attends à la sortie. Perdu pour perdu, je décide de terminer Paris-Roubaix sans regret. Alors, à la sortie du secteur d’Auchy-lès-Orchies, je ne les attends pas, je poursuis mon effort. Je me retrouve seul, au milieu de rien, embarqué dans une galère sans nom : pendant une dizaine de kilomètres, j’aperçois un groupe devant, mais j’aperçois également mes hollandais derrière, à distance à peu près équivalente. Le chasse-patate me paraît durer une éternité. Au milieu de tout cela, je double Geoffrey Millour, qui me fait comprendre qu’il est tombé, et qui poursuit sa route à 20km/h. Bientôt, je rentre seul dans le secteur mythique de Mons-en-Pévèle, sur lequel je compte pour refaire mon retard sur le groupe de devant.

Mais il est loin, à une minute peut-être, alors que j’aperçois un morceau de peloton qui sort du secteur, deux kilomètres plus loin. Je roule vite, mais le secteur est long et après une petite erreur, je ne reprends qu’une poignée de secondes. Il y a un peu de monde sur les bas-côtés, mais je me sens quand même désespérément seul. A la sortie, le groupe de devant n’est plus qu’à une vingtaine de secondes. Une courte transition de bitume m’amène à l’entrée du secteur de Mérignies. Je sais qu’il n’est long que de 700 mètres : je les couvre à bloc, et je recolle à leurs roues.

Je retrouve alors quelques têtes connues : un belge, Romain Faussurier et Damien Charreyron qui portent tous les deux le maillot de leur sélection régionale. Peu de temps après, les autres hollandais reviennent à leur tour. Nous ne sommes pas trop de huit pour nous relayer dans la longue portion de transition qui évite Templeuve et le secteur de Pont-Thibaud, inaccessible à cause d’une braderie. Je ne cesse de manger, les relais sont longs, on progresse à rythme régulier. Le compteur annonce plus de 160 kilomètres, ce qui signifie que nous n’allons pas tarder à entrer au coeur du mythe de Paris-Roubaix.

Au coeur de la légende – de Cysoing au Carrefour de l’Arbre km177

A bout de la ligne droite, j’aperçois le restaurant de l’Arbre. Par endroits, des coureurs naviguent seuls ou par petits groupes, plantés au milieu des pavés, n’avançant plus. Je suis parmi eux.

Dans le secteur de Cysoing, je croise avec plaisir les parents de Félix, venus depuis l’autre côté du champ, ainsi que son voisin qui me tend fort sympathiquement un bidon salvateur. Comme sur les autres secteurs, je sors avec 100 mètres d’avance sur le groupe. Cette fois-ci, seuls Romain et le belge reviennent sur moi, et nous ne manquons pas de nous moquer une nouvelle fois des hollandais. La transition est courte. Je sais ce que je m’apprête à aborder, tout comme je sais qu’il ne me reste plus de force à conserver. En six kilomètres, de Camphin-en-Pévèle à Gruson, vont s’enchaîner cinq kilomètres de pavé, les plus mythiques de Paris-Roubaix. Cette fois-ci, je n’attendrai personne, déterminé à au moins atteindre le vélodrôme dans la meilleure position possible, même s’il faut se battre pour la 80e place.

Dès le début de Camphin-en-Pévèle, j’accélère. Je connais ces deux secteurs de légende par coeur. Je sais lorsqu’il faut prendre les bas-côtés, lorsqu’il faut reprendre le haut du pavé, comment il faut négocier le virage et puis comment il faut reprendre les bas-côtés. Je suis seul à la sortie de Camphin. Il ne reste plus que huit cent mètres de bitume et je pénètre sur le Carrefour de l’Arbre.

A l’entrée, trois virages s’enchaînent, qu’il faut négocier habilement tout en conservant le bas-côté droit. Il y a des graviers, je ne prends pas de risque inutile. Plus loin, je sais que je peux monter sur le rebord herbeux et que malgré quelques bosses, le revêtement est bon, entre terre et prairie plutôt que pavé ingrat. Au virage Thor Hushovd, je passe sans prendre de risque. A bout de la ligne droite, j’aperçois le restaurant de l’Arbre. Par endroits, des coureurs naviguent seuls ou par petits groupes, plantés au milieu des pavés, n’avançant plus. Je suis parmi eux. Je passe le plus fort possible. J’ai l’impression d’aller vite. J’en double un ou deux. Et puis déjà, c’est l’Arbre. Je suis surpris à quel point un morceau de mythe aussi gigantesque peut paraître aussi court après 180 kilomètres de course. Les graviers sont glissants. Je traverse la route. Je quitte l’Arbre, mais pas encore totalement les pavés.

A la conquête du Vélodrôme – de Gruson au Vélodrôme km189,5

Je n’ai qu’une peur : le découvrir fermé, qu’un signaleur en chemise jaune insignifiante ne daigne nous annoncer qu’il est trop tard, que le temps est écoulé et que nous n’avons plus qu’à retourner chez nous. Pourtant, la voie est bel et bien libre.

A la sortie du Carrefour de l’Arbre, il reste encore deux secteurs, dont celui de Gruson. A l’entrée, je reprends un groupe de trois coureurs. Je suis beaucoup plus puissant qu’eux, alors je ne m’en soucie pas trop. Je prends la moitié des relais. Je suis surpris qu’il me reste autant de force après plus de 180 kilomètres de Paris-Roubaix. Je ne pense pas encore trop à avoir des regrets, je me contente de savourer le final, de reconnaître ce que j’ai vu à l’entraînement, ce que j’ai vu à la télé. Je passe successivement le dernier véritable secteur de Hem, passage à niveau qui s’est fermé derrière Tom Boonen en 2005, le rond-point où a attaqué Nicki Terpstra pour l’emporter en solitaire cette année, l’interminable faux-plat dans lequel se joue parfois la course à l’entrée de Roubaix. Enfin, c’est la ligne droite qui file vers le parc des sports. J’aperçois le panneau deux kilomètres. Le secteur Charles Crupelandt, numéro un et dernier secteur référencé, clot symboliquement l’enchaînement des pavés. Devant moi, il ne reste plus que le seul vélodrôme. Je n’ai qu’une peur : le découvrir fermé, qu’un signaleur en chemise jaune insignifiante ne daigne nous annoncer qu’il est trop tard, que le temps est écoulé et que nous n’avons plus qu’à retourner chez nous. Pourtant, la voie est bel et bien libre. Et nous pénétrons.

Je rentre en tête de mon petit groupe pour la 76e place. Pourtant, cela me fait un effet fantastique. J’ai l’impression qu’on m’avait comprimé jusqu’ici dans de trop petites routes, et que cela s’ouvre d’un seul coup. Je suis euphorique pendant tout le tour du vélodrôme. A l’intérieur des virages, des gamins s’écrient à pleine voie “votre bidon monsieur ! votre bidon monsieur !”. Je ne peux pas me retenir de leur balancer mes deux bidons vides, Bruno m’en pardonnera. Pour autant, je reste concentré plus que jamais sur le sprint de mon groupe. S’il y a une course sur laquelle je suis prêt à vendre le moindre centimètre carré de ma propre peau, c’est bien Paris-Roubaix. Je lance de toutes mes forces à 250 mètres de la ligne, au passage de laquelle je constate avec satisfaction que le comissaire relève bel et bien mon dossard.

Je ne peux que regretter le malheureux incident de Sars-et-Rosières, bien entendu, mais pourtant, à chaud, la satisfaction d’être parvenu jusqu’au vélodrôme et d’avoir simplement parcouru en compétition les routes qui représentent à mes yeux le plus grand mythe du cyclisme, prime sur toute la déception du côté sportif. Je pense sincèrement que sans l’incident, j’aurais été capable d’aller chercher une place pas très loin des meilleurs, avec ce que je me suis démontré sur l’ensemble de la course. Pourtant, je n’ai pas tellement de regret. En réalité, cette aventure m’a redonné goût au cyclisme et il n’y a qu’une chose que je peux dire avec quasi certitude : je reviendrai.

4 Comments

  1. Gilles Buisson

    Bonjour,
    J’ai lu votre texte avec le plus grand intérêt. Il est très bien écrit et très vivant. Bravo.
    J’étais l’invité de Loic Varnet dans la voiture et ai été impressionné par toute l’équipe, en particulier par votre humilité et votre bonne humeur après une telle journée d’efforts;
    bonne suite de saison,

    Gilles Buisson

  2. sisbos

    Merci monsieur Buisson, c’est un plaisir pour nous que de partager la chance que nous avons ! Ce compliment m’est précieux.
    Bonne continuation à vous

    Tom

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