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La magie de la langue
La magie de la langue

La magie de la langue

Après bientôt un mois de voyages et plusieurs pays éprouvés, je peux formuler un constat relativement unanime : le langage n’occupe pas du tout la même place dans le quotidien des habitants de ce côté du monde. La Roumanie en est le premier exemple : quelle n’a pas été ma surprise de constater que certains des habitants de Miercurea Ciuc, en plein centre de la Transsylvanie roumaine, ne parlent pas le moindre mot de roumain ?

L’histoire pèse d’une manière différente sur cette région de l’Europe. La Transsylvanie a été héritée de l’empire Austro-Hongrois, à l’issue de la guerre. Si bien que, en dépit des tentatives d’intégration de l’État roumain, ses habitants se considèrent bien davantage comme hongrois plutôt que comme roumains, et si les deux langages cohabitent administrativement, de fait, seul le hongrois est véritablement employé au quotidien.

Le roumain, qui est une langue latine, est relativement facile à comprendre, et encore plus à lire. Le hongrois, en revanche, qui est originaire de l’Oural et du grand nord de l’Europe, ne possède qu’un infime pourcentage de racines communes avec l’anglais, et encore moins avec le Français. Autrement dit, il est parfaitement inintelligible, de l’aveu partagé de notre ukrainien et de notre roumano/italien.

Car si l’identité de l’équipe est profondément roumaine, l’effectif, lui, est en revanche tout-à-fait cosmopolite. Chacun possède son propre bagage linguistique, et pour communiquer entre nous, nous avons instauré nos codes informels, voire parfois, inventé notre propre langage commun. Le noyau dur de l’équipe est composé d’un hongrois, un ukrainien, un français et trois roumains dont l’un habite en Italie depuis ses quatorze ans. Notre hongrois parle hongrois, anglais et baragouine l’italien et le néerlandais. Notre ukrainien parle ukrainien, russe, anglais, italien et baragouine l’autrichien. De mon côté, je parle français, anglais, espagnol et baragouine le japonais. Les deux autres roumains parlent hongrois en priorité, roumain et anglais. Si l’on élargit aux membres du staff, certains parlent hongrois, roumain et anglais, d’autres hongrois et roumain, d’autres hongrois seulement. Enfin, l’un de mes deux directeurs sportifs Florent Horeau est français et parle aussi anglais.

Entre nous, le hongrois est donc le langage privilégié. Lorsqu’il s’agit de ce cercle de communication, je suis quasiment exclu de la compréhension. L’anglais est le second langage, car trois d’entre nous ne comprenons pas le hongrois. Je suis alors tout à fait à mon aise. L’italien est le troisième langage, et le langage prioritaire d’Andrei Nechita, qu’il partage avec l’ukrainien Artem Topchanyuk. Le roumain n’est que le quatrième langage, et il est seulement utilisé entre Andrei et les membres du staff.

Je souhaiterais m’attarder plus particulièrement sur la communication avec Andrei, et celle avec les membres du staff qui ne parlent pas anglais. Car finalement, si notre anglais n’est pas natif, il est suffisamment fluide pour entretenir n’importe quelle conversation sans que le langage ne soit un frein à la communication. En revanche, avec Andrei comme avec le mécanicien ou le masseur par exemple, nous ne partageons aucun langage commun. Des situations de communication sont pourtant parfois nécessaires. Nous n’avons recours à un traducteur qu’en cas de réelle nécessité.

Andrei s’exprime en italien presque la totalité du temps. D’ailleurs, de l’aveu du team manager, son roumain est mauvais. De mon côté, je n’ai jamais appris l’italien, surtout par peur de le mélanger avec l’espagnol. Mais c’est une langue tellement instinctive et tellement proche de celles que je connais que sans faire exprès, je suis en train de me forger un petit vocabulaire. Et surtout, je parviens à comprendre instantanément la quasi intégralité de ce que dit Andrei, lorsque les phrases sont courtes. Nous avons donc naturellement commencé à développer des techniques de communication qui nous sont propres. À l’origine, lui s’exprimait en italien, moi en espagnol, et nous arrivions à recouper quelques mots. Puis j’ai commencé à remplacer certains mots espagnols par leur équivalent italien, à l’oreille. Puis, en intégrant progressivement le mode de conjugaison et d’accord italien, à tenter de glisser des mots espagnols « italianisés ». Lorsqu’ils ne s’avèrent pas intelligibles, je tente une racine étymologique différente. Mon langage a donc petit à petit dévié de l’espagnol formel à une sorte d’espéranto compris de nous deux, un langage intermédiaire, et pour ainsi dire unique.

Mais cela n’est possible que grâce aux similitudes des grammaires espagnoles et italiennes. En ce qui concerne les membres du staff, je suis contraint de recourir à d’autres méthodes. Avec le mécanicien, Jensie, qui parle hongrois et roumain, nous avons nos mots de référence. Il connaît quelques mots simples d’anglais, et certains des mots roumains sont transparents. Nous avons donc supprimé purement et simplement la grammaire, et fonctionnons par le biais d’association d’idées. Nous arrivons même à faire des blagues parfois. Mais il existe une grande quantité d’idées simples que nous ne pouvons tout de même pas exprimer, et à ce moment, le silence est la seule solution.

Enfin, la communication atteint un niveau de simplicité encore plus épurée avec Tibi, le masseur. Celui-ci ne parle que Hongrois, et strictement Hongrois. Je n’ai alors d’autre choix que de puiser dans ma réserve de Hongrois parfaitement sommaire (oui, non, merci, salut, bonjour, rien), d’utiliser les gestes et les mimiques ou alors de tenter le coup de poker avec un mot anglais ou un mot latin. De son côté, c’est la même chose : gestes, expressions, un mot anglais par-ci par-là (finish, kilometer) et bruitages.

Ce rapport au langage est absolument fascinant. Au contact des autres pays européens, j’ai pu constater à quel point nous sommes mauvais en langues. En France, je suis presque le seul à parler anglais correctement dans toutes les équipes que j’ai côtoyées. De ce fait, je me croyais bilingue. À l’étranger, je ne suis pas celui qui parle le plus mal, mais une grande partie de mes interlocuteurs possède un anglais meilleur que le mien. Toutefois, la grosse différence se situe dans le fait que, dans l’ensemble des pays que j’ai traversés, la langue principale ne possède pas le monopole local de la communication. Et cela a une conséquence énorme sur la représentation du monde. Je vais passer à un niveau de raisonnement plus complexe. Lorsqu’on est habitué à faire face à plus d’une langue au quotidien, sans forcément la maîtriser ou même la comprendre, on a conscience qu’une même réalité ou une même idée peut s’exprimer de différentes façons, à travers des mots différents. Cela signifie que le langage n’est pas un simple vecteur, mais qu’il est aussi un filtre déformant la réalité. Lorsqu’on désigne un objet réel du monde dans une langue, on lui donne déjà une sonorité, une résonnance, une plastique arbitraires, qui déforment le concept, ou du moins qui l’orientent. Lorsqu’on est habitué à ne pas rencontrer d’autres langues que la sienne au quotidien, on perd de vue cette idée, et on se met à oublier la différence qui sépare le signe de son référent. Autrement dit, on tend à confondre insidieusement discours et réalité.

Je crois, avec le recul de mes expériences au contact de diverses langues étrangères, mais aussi d’un grand nombre de sphères sociales françaises, que notre fermeture au monde et notre étanchéité chronique aux langues étrangères sont intimement liées. Lorsque j’ai accueilli chez moi pour une semaine Matthew, un ami néo-zélandais rencontré en Nouvelle-Calédonie venu s’installer en France pour un an, celui-ci est tombé de haut. Il lui semblait naturel que tous les français parlent anglais. Quand il est sorti de la maison pour aller faire les courses, il a réalisé à quel point les français ne parlaient pas anglais, mais pire, en étaient terrorisés ! Je l’ai vu de mes propres yeux, plus d’une fois : lorsque les passants ou certains commerçants l’entendent s’adresser à eux dans cette langue inconnue, ils s’empressent de lui adresser de grands signes de croix désespérés en répétant « no English ! no English ! ». De mon point de vue, cette peur de l’étranger est l’une des causes d’un grand nombre des conflits de notre société française. Prendre conscience qu’en même temps que nous, de l’autre côté de la planète, d’autres personnes sont en train d’exprimer la même idée d’une manière complètement différente est indispensable pour mesurer la valeur de notre existence. Avant d’avoir la prétention d’apprendre, il faut avoir l’humilité d’accepter de ne pas comprendre…

One comment

  1. Gerald

    Très bonne analyse, avec des examples parlants et une excellente argumentation. Je ne peux que partager votre vue sur les carences françaises et sur les racines du mal. Espérons que cela change dans le futur. Bonne chance pour les prochaines courses!

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