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Istambul : le Bosphore, ce Styx moderne
Istambul : le Bosphore, ce Styx moderne

Istambul : le Bosphore, ce Styx moderne

Une soirée dans les limbes

J’ai quitté l’Europe par la grande porte. Au sens propre. J’ai atterri le soir à environ onze heures, laissant définitivement la France derrière moi. J’ai donc pénétré une zone de transit : pas seulement l’immense aéroport Atatürk, mais bien la ville d’Istambul elle-même. Avec seize heures d’escale, on pourrait dire sans crainte que j’ai bien préparé mon coup. De nos jours, bien malin qui peut dire si la nouvelle Constantinople est d’Europe ou d’Asie. Sans doute ni l’une ni l’autre. Istambul serait plutôt les limbes, ce passage intermédiaire qui n’est ni enfer ni paradis, ni vie ni mort. En plein cœur de la ville, le Styx local, le Bosphore, sépare le continent pauvre de son parent riche. Comme capitale, la Turquie lui a préféré Ankara. Istambul est pourtant de loin la ville la plus peuplée du Pays, avec 14 millions d’habitants. Et, malgré son ambiance délicieusement cosmopolite, elle reste résolument Turque. La mondialisation lui a ôté une partie de son charme moderne, mais rien de son histoire.

Le quartier de Sultanahmet semble tout droit sortie de la mythologie arabe
Le quartier de Sultanahmet semble tout droit sortie de la mythologie arabe

Seize heures pour une ville de 14 millions d’habitants, ce n’est pas long. C’est même infime. Avec mon amie, j’ai donc quitté l’espace de transit sans traîner dans l’espoir d’attraper les derniers métros pour le centre-ville. Il nous aura fallu plus d’une heure de marche, cinq ou six renseignements et une dizaine de demi-tours dans l’immense terminal pour parvenir enfin au sous-sol de la gare, peu de temps après minuit, avec la curieuse impression de naviguer contre le courant. Dans le taxi, pas de ceinture. Enfin, il y a bien des ceintures, mais le conducteur n’a pas jugé utile d’installer les fixations. Le court aperçu nocturne d’Istambul ne nous a rien montré de rassurant. Dans une rue de traverse en-dessous du pont d’autoroute, une femme et un vieillard en sont aux mains. Le conducteur s’arrête. Puis il repart quelques instants plus tard, ayant sans doute jugé qu’il n’en tirerait rien de bon. Il doit demander sa route à plusieurs passants et appeler deux fois notre auberge de jeunesse pour parvenir comprendre où elle se situe dans un dédale de rues.

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La Mosquée Bleue (Sultanahmet), l’une des plus grandes oeuvres architecturales de notre monde

Une matinée dans le conte des Mille-et-une nuits

Mais dès le réveil, nous avons découvert avec stupéfaction comment s’élevait l’immense Mosquée Bleue deux cent mètres en amont de notre hôtel à neuf euros le lit, petit-déjeuner compris. La vraie Istambul ne ressemble pas du tout aux limbes, mais paraît plutôt toute droit sortie du conte des Mille-et-une nuits. Tous les cinq cent mètres se dresse une mosquée de plusieurs hectomètres carrés et d’au moins vingt mètres de haut. Les rues sont parcourues d’échoppes menant tout droit vers le cœur de la caverne d’Ali-baba si l’on s’enfonce un peu. Sous nos yeux se côtoient la précarité des travailleurs des rues et le faste d’une gloire passée de laquelle la ville parvient encore à vivre. Dans un parc tout droit sorti d’Alice au Pays des Merveilles, les touristes chinois et les sans domicile fixe se partagent les bancs. Même les animaux, partout omniprésents, participent à ce délicieux mais cruel mélange des cultures.

Chaque jour, la Mosquée Bleue voit passer des milliers de personnes, tantôt pour s’y recueillir religieusement dans la plus grande sobriété, tantôt pour inonder ses majestueuses coupoles de selfies perchés. Le partage est savamment orchestré. Aux horaires convenus, le flux de touristes est dirigé en un circuit unique, à l’entrée duquel il est demandé que les femmes se couvrent le visage et que les hommes se couvrent les jambes. Un stand propose pagnes et foulards, et un peu plus loin, un distributeur de sacs plastiques permet de se déchausser. Sur l’un ou l’autre des piliers, de grands panneaux donnent l’adresse de qui peut renseigner sur l’Islam, au cas où la visite provoquerait quelque révélation parmi la foule. Un bonze recueille les dons à la sortie. Je ne sais pas si la miraculeuse gratuité de ce qui est peut-être le bâtiment le plus précieux d’Europe est une bonne chose ou non. Dans le doute, je dépose trois liras, en me disant qu’ils participeront peut-être à le préserver de mes semblables trois secondes de plus quelques siècles plus tard.

Hallah a un paquet de monde au balcon.
Voici ce qu’Allah sous son balcon tous les matins.