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sept 22 2015

L’installation à Tokyo

Le premier jour sans fin

J’ai posé le pied à l’aéroport de Narita sans avoir perçu la fin de la journée précédente ni le début de la suivante. Je suis juste arrivé comme ça, entre les deux, sans avoir pu fermer l’œil. Pourtant, jusqu’à ce qu’arrive enfin la vraie, intense et longue nuit de ce qui était devenu le lundi soir, je n’ai cessé de courir partout comme une pile électrique. Un nouvel univers entier s’ouvrait à moi. Comment garder son calme ! Même si le corps est mis à rude épreuve, j’aime bien ces longs trajets. On a l’impression de voyager dans le temps. Et en l’occurrence, il s’est agi d’un bond d’une quarantaine d’années dans le futur.

Ce n’était cependant pas tout à fait la première fois que je posais les pieds ici. Je suis déjà passé trois fois par le gigantesque aéroport de Tokyo Narita sur le chemin de la Nouvelle-Calédonie. Mais jamais je n’avais franchi la barrière de contrôles qui séparait les simples touristes de la vraie société. De l’autre côté, de véritables japonais, qui parlent la langue pour de vrai. Il m’a fallu quelques minutes pour me mettre dans le bain, puis je ne pouvais plus m’arrêter de parler à tout le monde. Les agents de l’aéroport dévisageaient quelques secondes ce drôle de type blond qui ne mettait pas les mots dans le bon ordre, puis ils laissaient tout de suite tomber le Keigo (ce japonais poli et traditionnel) pour s’en amuser avec moi.

Une autoroute aérienne dans le quartier de Shinjuku. Tout ce qu'il y a de plus banal.

Une autoroute aérienne dans le quartier de Shinjuku. Tout ce qu’il y a de plus banal.

Avec ma collègue Léa, nous avons ramassé sur le passage Matthias, un suédois, Khanh (ou quelque chose comme ça), un vietnamien, et Maxime, un parisien pour former notre premier petit noyau des nouveaux étudiants de l’université Chuo. Le trajet en bus jusqu’à l’autre côté de Tokyo m’a semblé durer dix minutes, avec une incroyable traversée du quartier de Shinjuku et ses milliers de gratte-ciels plus hauts que la Tour Montparnasse. D’un bout à l’autre, j’ai fait le trajet en portant à la main mon vélo dans du papier à bulles. J’ai foulé Tokyo pour la première fois à la gare de Tachikawa, avant de rejoindre en train le dortoir de Tamadaira, ma nouvelle résidence. Tamadaira est en fait une petite barre d’immeubles rattachée à l’université, mais surtout une grande communauté d’une cinquantaine d’étudiants qui vivent toute l’année ensemble. Les anciens ont accueilli les nouveaux dès notre arrivée et j’ai pu faire la connaissance de mes deux colocataires Takumi et Kengo avant de partir faire un tour d’horizon.

Tamadaira et ses habitants

Tamadaira et ses habitants

Pour la première fois, le sentiment que la France est en retard

Je m’attendais à trouver un pays très différent, à la fois traditionnel et moderniste, mais avec un niveau de développement relativement similaire à la France. En fait, ça n’a pas été le cas. Pour la première fois de ma vie, en dépit de tous mes voyages, j’ai ressenti que la France était en retard sur une autre culture. Bien évidemment, je sais que la confrontation frontale des cultures n’est ni pertinente, ni très bien vue d’ailleurs. Mais soyons honnêtes, faire descendre un petit peu l’Europe et l’occident de son piédestal devient de nos jours de plus en plus nécessaire à mon sens. Nous ne sommes plus seuls au monde !

Le Japon est d’abord en avance sur le plan technologique. Les infrastructures de Tokyo semblent tout droit venir du futur, sans parler des gratte-ciels de Shinjuku ni de l’incroyable densité des métropoles (difficiles à imaginer pour un Français qui croit que Lyon est grand). Même à cinquante kilomètres du centre, les monorails aériens fleurissent encore au-dessus des axes routiers, à l’intérieur desquels on a la sensation de parcourir la ville aux côtés des oiseaux. Je ne crois pas qu’il y en ait un seul en France. Tout est conçu pour être incroyablement pratique et fonctionnel. Les portiques de métro, les installations routières, les distributeurs de sacs plastiques pour parapluie.

La ligne de Tama Monorail, à 500 mètres de l'université. De l'autre côté, un zoo.

La ligne de Tama Monorail, à 500 mètres de l’université. De l’autre côté, un zoo.

Mais aussi et surtout d’un point de vue social. Je sais que la société japonaise présente aussi des travers et je les soulignerai très certainement plus tard. Mais j’ai découvert une multitude de comportements dont je n’aurais pas cru capable l’homo sociabilis. La première chose qui me saute aux yeux, c’est la propreté. Il n’y a pas un déchet dans les espaces publics, alors qu’il n’y a pourtant… Pas de poubelles. L’espace public est une notion qui porte un véritable sens : on ne fume pas dans la rue, on ne mange pas dans la rue (ce qui pour moi est une privation terrible). Sur la route, les comportements sont aussi radicalement différents. Je n’ai pas vu un seul piéton ou cycliste (à part moi) traverser au rouge. Pourtant, je dois croiser une dizaine de feux rouges avant de sortir de la ville. Difficile de savoir où s’arrête le respect et où commence la privation des libertés individuelles. Mais ces comportements sociaux dénotent d’une véritable prise en compte de l’existence de l’autre, et les cultures européennes ne semblent pas toujours avoir ce recul. Au final, c’est bien l’individu qui profite de ce gain de temps, d’énergie et de courtoisie (je reviendrai sur les comportements sociaux plus tard, en apportant davantage de nuance).

Le monde étudiant et universitaire

L’accueil par le personnel de l’université et les étudiants locaux a été formidable. C’est simple, depuis mon arrivée, je n’ai pas rencontré une seule personne que je pourrais qualifier de désagréable. Plusieurs clubs universitaires tournés vers les étudiants internationaux se relaient pour nous offrir tous les jours des réceptions d’accueils et des fêtes de bienvenue organisés de main de maître. En sept jours, j’ai dû me lier d’amitié avec une cinquantaine de personnes, ce qui m’apparaît parfaitement exotique à la sortie du monde introverti du cyclisme. Tous les rouages se sont mis en place au cours de cette semaine : les plannings de cours (qui commencent demain), les trajets, les divers abonnements et installations, les lieux clés et les groupes d’amis.

Mon programme d’études sera divisé en deux grands axes principaux : l’approfondissement de la langue, à raison de 12h par semaine (quatre matinées) et le reste (culture et cours thématiques en anglais). Mon objectif premier est de maîtriser la langue de manière fluide le plus vite possible. Le fait d’avoir appris par moi-même est à la fois un avantage et un inconvénient, dans le sens où j’ai acquis un excellent socle mais de grandes lacunes de grammaire. Quant à l’anglais, je suis habitué à l’utiliser dans les relations quotidiennes depuis longtemps maintenant, mais le niveau linguistique est beaucoup plus élevé dans le cadre universitaire que dans le cadre sportif, alors je ne pourrai que progresser encore.

Les étudiants internationaux représentent d’un certain point de vue l’élite universitaire de nombreux pays du monde. J’ai rencontré des gens aux capacités intellectuelles et à la modestie incroyable (« En plus de parler naturellement japonais et d’apprendre le chinois, je parle français et anglais nativement, mais ce n’est pas de ma faute, ma maman est anglaise. Je suis juste née chanceuse »). À côté de tous ces gens, je me sens stupide et lent à l’apprentissage. Je crois que cela pousse tout le monde à se transcender, et j’ai hâte que les cours commencent pour mettre le pied dans un nouveau monde de savoirs.

Le Japon à vélo

Pour le moment, la majorité d’entre nous n’a qu’un panorama très conscrit de la vie japonaise. D’un côté, le centre-ville de Tokyo est à 50 kilomètres et de l’autre, la sortie de la ville à 15 kilomètres. Nous sommes donc dans une zone de banlieue interminable, avec quelques centres plus denses, mais dans l’ensemble assez redondante. Le mercredi, je suis parti pour une demi-heure de footing qui a finalement duré deux heures et presque un semi-marathon (je suis pourtant habitué à me lancer à l’inconnu sur de nouveaux territoires). Mais moi, grâce au cyclisme, j’ai déjà pu élargir un peu la limite de ma terra incognita. J’ai sorti le vélo cinq fois : trois fois en direction des montagnes, une fois à la lisière de la ville et une autre en direction du centre-ville.

Dès lors que l’on sort de la ville et de son modernisme poussé à l’extrême et que l’on pénètre la montagne, tout n’est plus que nature immaculée. Seuls quelques petits villages et de nombreux temples sacrés parsèment la forêt vierge. Les routes sont donc assez rares et une bonne partie d’entre elles sont des culs-de-sac. Les cols sont dans l’ensemble beaucoup plus courts et raides (Il n’est pas rare de trouver des montées de 3-5km avec entre 10 et 13% de pente moyenne). Je ne regrette pas d’avoir emmené une cassette de 30. Pour sortir de la ville, je dois donc rouler 10km en pleine ville mais une fois à l’extérieur, je pénètre un monde totalement différent et silencieux, ce qui est extrêmement agréable et ressourçant.

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Première rencontre avec le club de vélo de l’université

Aujourd’hui, j’ai roulé avec Itsuki Hirose, du club de vélo de l’université. Il faut savoir qu’ici, on ne blague pas avec le sport universitaire. On a découvert à notre plus grande surprise que l’on avait déjà couru ensemble l’année dernière, à Chateauroux-Limoges. J’avais terminé 16e et lui n’avait pas terminé. Mais cette fois-ci, c’est lui qui est plus fort que moi : j’ai sans doute définitivement perdu mon niveau de coursier.

Je pense sortir le vélo environ trois fois par semaine, en plus d’un ou deux footings et donc peut-être de quelques courses. Cela représente un volume à peu près quatre fois inférieur à celui de ces cinq dernières années ! S’adapter à sa nouvelle condition physique n’est pas évident, mais je profite encore de la force de mes saisons à haut-niveau. Je développe désormais une nouvelle approche du vélo, tournée vers le voyage, la découverte et surtout les autres. Pour ceux qui souhaitent me suivre, je vous dirige vers mon compte Strava, sur lequel sont visibles les détails de tous mes entraînements, que j’ai pris l’habitude d’accompagner d’un haïku.

3 Commentaires

  1. Alexandre

    Toujours très intéressant à lire !
    Bonne chance pour tes prochaines aventures et découvertes et peut-être à bientôt :)
    Alexandre

  2. Jean CAMEL

    Wow ce texte est vraiment intéressant j’espère en lire d’autres car le Japon est un pays fascinant :)

  3. marco

    Bravo pour ton blog et tes textes, tu vas vivre une belle aventure et c’est sympa de nous la faire partager !

    Je viendrai prendre des nouvelles de temps en temps

    Ciao

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