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#3 1.14 Trophée Louison Bobet
#3 1.14 Trophée Louison Bobet

#3 1.14 Trophée Louison Bobet

Le début de semaine est très difficile, puisqu’à la suite de la course de Bohas, ma douleur au genou est revenue très forte, au point de m’empêcher de rouler les deux premiers jours de la semaine. Une situation assez délicate à gérer mais que je connais bien puisque je suis coutumier du fait : la douleur est apparue en février suite à un choc au genou, et a persisté pendant trois bonnes semaines. L’an dernier encore, et à l’autre genou cette fois, elle m’a poursuivi pendant deux mois à cause d’un vélo trop petit perturbant toute ma préparation de début de saison. Autant dire que le mercredi matin alors que je dois partir pour 5 heures sans savoir si le genou suivra, ni si je serai au départ le dimanche de mon gros objectif de début de saison… Ce n’est pas la grande forme.
Une petite amélioration en fin de semaine me laisse espérer le miracle, et je pars le vendredi soir pour Roanne, puis enfin le samedi matin pour Noyal Chatillon et la Bretagne. Lors de la reconnaissance de la veille (Un grand tour de 45km, et un petit de 8 ; demain sont au programme deux grands et 4 petits), la douleur est toujours présente mais pas suffisamment pour m’empêcher de courir. Je suis donc avec l’équipe au complet au départ à Chartres-de-Bretagne le lendemain, avec l’intention de ne pas me dévoiler tout de suite, et d’en garder pour jouer sur une de mes qualités principales : l’endurance.

Le planning est bien rodé et on se présente les derniers au contrôle des braquets, à l’exception de notre Champion de France qui jouit de ses privilèges. Qu’à cela ne tienne, on se sert du fictif pour remonter l’ensemble de la masse des 200 coureurs au départ, et on se retrouve presque tous en première ligne pour le départ réel arrêté, quelques kilomètres plus loin.
Je connais le parcours sur le bout des doigts. Dans 500 mètres, un premier virage à gauche nous dirigera sur une petite voie communale et les positions s’en trouveront figées. Mal placé sur ce type de course en début de saison serait une prise de risque inutile… J’aborde ce virage en 30e position environ et, en effet, puisque les coureurs en tête ne laissent pas le passage, personne ne peut remonter ni hausser le rythme. Derrière, il convient d’être vigilant en permanence, puisque le moindre écart d’un coureur en tête se répercute au centuple quelques mètres derrière. L’un d’entre eux m’envoie jongler avec la bordure de la route qui, bien sûr à cet endroit, marque une rupture par rapport au bas côté. Je me rattrape in extremis, mais l’écart est fatal au coureur qui se trouve dans ma roue, et j’envoie ainsi sans le vouloir plusieurs coureurs au tas derrière. Désolé pour eux, je n’y suis pour rien, mais je sais ce que ça fait : en général, c’est pour moi… Je me reconcentre rapidement, pour constater à l’avant qu’un coureur, puis deux placent la première attaque du jour : pas de réaction. A ce moment, cela me paraît totalement absurde au vu de la longue portion plate vent de dos à venir, et de la distance qu’il reste à couvrir mais ces deux-là pourtant feront un bout de chemin devant, avec notamment les grimpeurs pour l’un d’entre eux. Pas d’autre accélération, ils disparaissent de suite de notre champ de vision et prennent rapidement la minute. Nous regagnons une route plus large et après le passage dans le bourg sinueux de Saint Erblon, la pression retombe progressivement.
La route s’élargit et les chiens fous bloqués dans les tréfonds du peloton depuis le départ ont enfin la possibilité de remonter, et en usent. En quelques minutes je me retrouve donc rejeté tout au fond, et je dois de nouveau jouer des coudes. Je ne me laisse plus déborder et petit à petit, je remonte à l’avant, juste un ou deux kilomètres avant d’entrer dans la partie sinueuse du grand circuit. Cette fois, la vraie course est lancée. Je suis surpris que les gros bras se lancent déjà dans la bataille : le premier coureur à se dévoiler est du pôle France, et je prends la roue. De tête il me semble qu’il s’agit de Destang. Il poursuit un peu son effort mais ça ne laisse pas partir derrière, je ne relaie pas. D’autres pointures sont déjà vigilants : Bouqueret hyperactif, Boudat, Deslandes, Gauthier, et Romain qui place un violent contre un peu plus loin, à l’entrée d’un virage. Je prends bien l’extérieur pour éviter que ça ne réagisse de suite : non pas que j’aie confiance en la fugue de Romain, qui cherche plus à lancer les hostilités qu’à s’échapper véritablement, mais plus il prendra d’avance maintenant, moins je n’aurai à travailler et plus frais je serai sur le contre. Quelques coureurs y vont, je me glisse dans la roue et on rentre rapidement. Je suis présent sur le contre, mais ça ne donne rien. La course s’emballe, les coureurs à l’attaque sont rarement les mêmes. Jusqu’à ce que, sur un petit temps mort, 7 ou 8 coureurs parviennent à s’échapper un peu en facteur, sans attaque franche. Paul a pris le bon coup, Thomas a réagi avec un peu de retard qui ne comptera pas : deux roannais dans le coup, je suis satisfait. Idéalement plaçé, je n’y vais pas et opte pour bloquer les réactions derrière. Je dois avouer que je ne crois pas du tout à cette échappée. A vrai dire, je profite de cet avantage que l’on a pris pour flâner un coup en deuxième rideau, en 20-30e position. Je cherche tout de même à ne pas me déconcentrer et je décide d’être présent dans les coups. Tout d’un coup, Anthony Morel juste devant moi cherche à passer sur la gauche et je sens tout de suite qu’il va faire l’effort pour sortir : je me cale dans la roue. Une petite vague me rabat sur la gauche, puis me ferme la porte. Je me souviens que je laisse un reproche à Corentin Perin pour cette vague dont il ne peut absolument rien. Morel devant est en contre avec Boudat dans sa roue : ils rentrent à peine plus loin sur l’échappée, qu’on a encore à porté de fusil. Ce sera le seul et unique contre qui rentrera devant, et à ce moment de la course sur cette petite vague qui m’a empêché de prendre la roue de Morel, ma course est déjà condamnée. Les 9 premiers se trouvent devant. Le pire reste que j’aurais pu faire l’effort ensuite pour recoller à la roue de Morel, mais j’ai choisi de conserver cette cartouche pour plus tard, me disant que cette guéguerre était bien dérisoire et que j’étais venu pour gagner et non pour jouer le marlou après 20 kilomètres. Une sacré leçon.
Après être allé dans quelques coups avec Romain et Valou en tête de peloton, et l’échappée qui prend chaque fois plus de champ ; je me démobilise un peu et dans le premier GPM qui arrive rapidement, je reste caché, je ne bouge pas. Personne ne bouge d’ailleurs. L’échappée prend ici l’essentiel de son avance donc le premier écart communiqué sera déjà supérieur à la minute. Quelques escarmouches peut-être, je ne suis pas attentif à ce qui se passe devant, de toute façon quoi qu’il s’y passe l’incidence sur la course ne sera que mineure. Après la ligne, puis une fois la traversée du village de Laillé derrière nous, pas de replat : les petits taquets s’enchaînent, comme je les aime bien. Dans l’un d’entre eux d’ailleurs, je ne peux pas me retenir de placer un démarrage, je suis bien. Je me rends rapidement compte que cela ne sert absolument rien, mais je n’arrive pas encore à m’en vouloir de gaspiller mes forces. Dans mon aventure me suit le petit breton Elie Gesbert, que je trouverai fréquemment sur mon chemin, et qui est loin d’être ridicule. Je ne coopère plus trop ensuite, prenant conscience de ma connerie. L’échappée est là, au loin, et rien ne semble pouvoir freiner sa marche : en plus, le peloton réagit et nous voilà repris pas vraiment contre mon gré je dois le dire à peine deux ou trois kilomètres plus loin.
Dans les bosses du circuit, car on emprunte actuellement la partie la plus vallonnée, je me sens à l’aise et je ne manque pas de me faire la réflexion, que c’est drôlement plus facile en J2. Beaucoup de monde autour de moi semble à la peine alors que je ne fournis pas d’effort. C’est agréable. Je me laisse ainsi bercer par la tête de peloton, jusque dans le second GPM, où d’après ma mémoire je ne maîtrise plus grand chose et poursuis ma course à l’instinct.
Le rythme est assez modéré au pied, du moins, c’est ce que je trouve ; puisque personne ne relance l’allure pour autant. Les quelques costauds piégés comme Gauthier, Romain ou Piveteau sont vigilants et bien placés dans la roue de Barthélémy Fabing qui fait monter. Sur le sommet, je ne résiste pas à l’envie de me tester. C’est vraiment le genre de bosse que j’apprécie : ça monte vite, à PMA, mais j’ai la capacité de poursuivre l’effort en i6 tant que je ne me rassois pas. Je prolonge mon attaque sur le sommet et relance efficacement tout en me retournant pour constater que Maxime Piveteau, qui semble lui aussi facile, a pris la roue et qu’un petit trou se crée.


Devant malheureusement, si l’horizon est assez lointain, on ne peut distinguer que la queue des voitures suiveuses derrière l’échappée. Ainsi qu’un petit point jaune qui divague quelques centaines de mètres devant. Il faut attendre qu’on se rapproche un peu, et que j’essuie une réprimande de Piveteau qui trouve que je ne passe pas assez, pour que je distingue plus précisément l’identité du point jaune : c’est Thomas qui navigue tout seul devant nous… Je me demande ce qui a bien pu lui tomber dessus, pour se retrouver ainsi en chasse patate derrière le bon coup qu’il avait pourtant bien flairé. On le rejoint, et c’est un Thomas en pleurs que je retrouve, sur un pourtant superbe vélo rose pétard qui ne lui appartient pas du tout… Notre petite fugue avorte bien sur, et je descends rapidement remuer un peu Thomas pour qui la course n’est pourtant pas encore finie, bien que je me reconnaisse assez dans sa détresse… Je ne reste pas très longtemps, et retourne un peu plus devant, oh et puis non finalement, je reste à naviguer un peu en milieu de peloton. Je viens à regretter un peu ce choix lorsque l’on enchaîne les traversées de villages avec toutes sorties d’îlots et de chicanes toutes plus dangereuses les unes que les autres. Bruz, Chartres-de-Bretagne devant l’hôtel qui nous a accueilli la nuit, Noyal Châtillon et c’est reparti pour un second tour, les 45 premiers kilomètres sont bouclés, on emprunte de nouveau la petite route de départ, dans un peloton cette fois beaucoup plus maigre et beaucoup moins nerveux.
Mes souvenirs sont flous sur toute la partie pour rejoindre les premières routes sinueuses où s’est formée l’échappée. Je distingue plusieurs attaques à l’avant, me demandant d’ailleurs qui peut être assez stupide pour attaquer ici et maintenant. Saint Erblon, Bourgbarré et de nouveau le virage à droite. Cette fois-ci, c’est moi qui me trouve dans la position du type stupide qui attaque. J’embarque un coureur avec moi, je ne sais plus s’il est de Sablé ou du Pôle de Cean. Toujours est-il qu’il a l’air de passer ses relais bien à fond alors que, je dois l’avouer maintenant que j’en fais le compte-rendu à froid, en ce qui me concerne je le fais plutôt pour m’amuser. On a pourtant creusé un bon trou, pour une fois, je l’avertis que je ne compte pas me donner à fond et que j’envisage plutôt le retour d’un groupe de l’arrière. La course s’est bien décantée ici au premier tour : si ça pouvait aider à la relancer, pourquoi pas.
Nouveau regroupement un peu plus loin, et toujours un peu les mêmes à l’attaque. Romain rentre dans ce petit jeu et on attaque un peu à tour de rôle, chacun ne voulant louper un éventuel contre pour autant. Franchement, un groupe est parfois vraiment à deux doigts de se former, mais il aurait fallu une portion plus physique pour qu’il se dessine à la pédale. Pour une fois, j’utilise un peu mon cerveau en course à ce moment : j’en arrive à la conclusion que la manière la plus efficace pour qu’un contre assez compétitif pour prétendre à rentrer sur l’échappée se forme, est de le créer à la pédale, dans les portions les plus exigeantes et donc les côtes, de manière à ce que les faibles qui désorganisent la marche en avant du groupe s’en trouvent éliminés et qu’un niveau homogène puisse favoriser la régularité des relais. Ok, ça paraît compliqué comme ça, c’est ainsi que ça se passe dans mon cerveau pendant la course.
Je retourne donc me cacher un peu derrière, et comme à chaque fois que c’est le cas je peine à rester concentré sur ma course. Si bien que je me fais surprendre par le 1er GPM que j’aborde dans le dernier tiers du peloton. Pas de panique, j’entreprends de me faire ma place progressivement en remontant les coureurs au milieu du peloton, l’un après l’autre. Or, pas d’ouverture, tous sont un peu à bloc et ne savent plus tenir leur ligne. Devant, ça a l’air de drôlement s’affoler. Tout s’étire, ça casse même presque, dirait-on. Je vais alors faire un véritable coup de force, mais totalement inutile et dérisoire bien sûr : je me mets en danseuse, et je remonte tous les coureurs du peloton, bouche une première cassure tout seul sur le côté de la route, toujours sans me rasseoir, je remonte un à un les coureurs qui tentent de faire l’effort pour accrocher le bon wagon jusqu’à me retrouver dans la locomotive. Tout ceci avec un sentiment de facilité que j’ai rarement connu. Je me paie même le luxe de garder des forces pour en remettre plus tard, me disant que d’appuyer plus les relais en tête de groupe risquerait de rompre l’entente. Très sérieusement, le trou que l’on a creusé sur le peloton éparpillé et plutôt conséquent. Or, personne n’en remet vraiment une couche, regroupement dans la descente donc, et toujours personne pour relancer le rythme. De mon côté, comme je ne sais pas me tenir longtemps au calme lorsque je décide de garder des forces, j’ai déjà prémédité mon attaque dans la petite bosse suivante, comme au premier tour. C’est une attaque franche mais pas aussi incisive, je veux qu’on prenne ma roue et que le paquet explose de nouveau. Finalement, personne ne prend trop ma roue, et lorsque c’est le cas, j’en remets une pour m’isoler à trois, avec le même Gesbert qu’au premier tour, flanqué également de Rémi Aubert, un autre J1 plutôt à son avantage. Fort de l’expérience du premier tour je saute plusieurs relais, nous voilà à 5 puis bientôt à 7, et nous ne sommes toujours pas repris. Aubert ne se relève pas et relance efficacement à chaque fois : je me retourne, un groupe d’une dizaine rentre, le reste du peloton n’est plus derrière ! Cette fois, j’y crois vraiment. Il y a un coup à jouer. Je tente de fédérer le groupe pour qu’on puisse prendre du champ et vite. Il va se faire tard sinon et la course est entrain de basculer à la faveur des hommes de tête. Les relais tournent bien mais certains les sautent, souvent les mêmes. Je me retourne pas mal, et je ne suis pas le seul. On se retrouve bientôt dans une autre bosse non répertoriée qui est pourtant assez longue, et seuls trois hommes, toujours les mêmes coopèrent efficacement et régulièrement : Rémi Aubert, Barthélémy Fabing et moi. Il y a même 2-3 casses bonbons pour poser des sacs. Mais on se lasse de tout assumer pour quinze, et sur le sommet de cette bosse, un gros groupe rentre, nous voilà à une quarantaine derrière, pour reformer ce qui s’apparente au peloton.
L’écart, qui a un peu baissé sous notre impulsion pour descendre à 1’20, remonte rapidement à 1’40 ensuite. Romain me conseille de continuer dans cette voie, il faut durcir la course. Et au pied du second GPM, il me propose d’attaquer. C’est ok. Je place donc un léger démarrage au pied, pour être sur de ne pas me faire contrer, et que du monde essaie de prendre ma roue au risque d’en faire sauter quelques uns. Je veux que cette fameuse cassure avec les 10-12 meilleurs se forment : c’est maintenant. Tout le monde est là, aux avants-postes, les plus forts se dévoilent. Fabing, encore semble l’un des plus costauds avec Piveteau. Je pensais que l’effort allait peser sur le sommet, c’est le cas, mais finalement c’est le cas pour tout le monde.


La cassure se forme effectivement sur le sommet, mais il y a immédiatement un temps mort, que je romps trop tard avec Romain en tentant de sortir à deux. Il prolonge son démarrage, je prolonge le sien, mais le peloton suit dans la roue. Il n’y a rien à faire : je sens pour la première fois que le scénario me glisse vraiment entre les mains, écart inchangé, ça s’annonce très, très compliqué.
Je prends une petite pause pour récupérer des bidons et des infos auprès de Vincent. Il me conseille lui aussi de tenter de prendre un contre. Ce qui ne m’encourage pas à me préserver pour le circuit final non plus. Alors, je profite de la portion urbaine pour m’alimenter beaucoup, pas mal de pâtes d’amende puis ensuite enchaîner sur les gels, et les glucides les plus rapidement assimilés. Je cherche à me replacer, mais j’ai étrangement plus de mal. Je mets longtemps à en comprendre la cause : une équipe a pris la chasse à son compte ! C’était inespéré. Dans un premier temps, je les identifie comme étant “les verts”. Après une analyse un peu plus poussée, ils s’avèrent être l’équipe du VC Saint Lô Pont Hébert, de Marc Fournier que l’on a effectivement très peu vu jusqu’ici. La mauvaise nouvelle, c’est que je retrouve ces sensations de lassitude physique qui ne m’avaient pas manqué. Ce n’est pas bon signe et ça ne peut pas aller en s’améliorant. Je croise les doigts pour que les glucides fraîchement consommés me redonnent rapidement le peps nécessaire pour aborder le final et retrouver les mêmes sensations que jusqu’ici. A la sortie de Chartres de Bretagne, on boucle ainsi le second tour de circuit. Après un 3e passage sur la petite route du début de course, ce sera l’entrée sur le circuit final de Noyal-Châtillon, et c’est ici que la course est appelée à se décanter.

Le rythme est régulier et élevé, à moins que ce ne soit moi qui sois moins bien, toujours est-il qu’il n’est plus question de frotter comme ici au premier tour : tout le peloton est en file indienne ou presque, et je suis quasiment le seul à remonter sur le côté, coureur par coureur. Je ne sais pas trop quoi faire mais comme la situation de course a l’air de changer, je préfère être dans le coup. Je patiente quelque temps, jusqu’à ce que je remarque que Saint Lô ne roule plus en tête, à deux kilomètres de l’entrée sur le petit circuit. Je place alors une attaque sur la gauche, car la course risquerait de bientôt basculer. Je suis rejoint par deux, puis trois coureurs. Je tente d’organiser le groupe pour creuser un écart. Je n’ai pas trop la tête à m’échapper, en fait. Les jambes non plus. Bientôt, je regrette même mon attaque, et lorsque l’on bifurque à gauche pour entrer sur le circuit final, je commence même à sauter quelques relais. Le peloton, juste derrière, aura raison de nous peu de temps après.

L’entrée sur le circuit ne marque finalement pas le point de départ d’une nouvelle course, loin de là ; mais pour moi, elle signifie le début de la fin. Les jambes sont toujours les mêmes, je suis physiquement parmi les meilleurs du peloton, mais j’ai les jambes lourdes, la lassitude m’envahit progressivement, ainsi que l’acide lactique et face à ça, il n’y a pas vraiment grand chose à faire. Je laisse passer un tour de circuit, et je ne rate pas grand chose puisque aucune échappée ne se forme véritablement. Je consens donc à attendre que tous les attaquants du moment finissent par se calmer et de toute façon, je n’en ai pas bien le choix. C’est à deux tours de la fin, que je tente ma chance de nouveau à un endroit que, après deux tours de circuit couverts rapidement, j’ai jugé stratégique : la sortie de Noyal Chatillon, un petit kilomètre après l’arrivée, au pied d’une petite bosse. En fait, je prends la roue de Marc Fournier qui place une attaque un peu plus violente que les autres. Comme toujours sur mon porte bagage, je dirais même sur le porte bagage de tout le monde : Maxime Piveteau. Cette fois, le coup semble sérieux. Le peloton ne réagit pas, en fait, il réagit ; mais à travers les quelques individualités à qui il reste de la fraîcheur. Romain aimerait bien faire le saut de puce pour rejoindre notre groupe, mais il se contente de rester placé. Seulement, de mon côté, l’envie d’aller de l’avant se transforme bien vite en envie de ne pas retourner derrière : je sens l’acide monter, mon mollet gauche se contracter, et brusquement sur le sommet de la bosse, la douleur m’agrippe sous la cuisse gauche et ne me lâche plus : je crois tomber du vélo. Je donne un coup de pédale pour me stabiliser : nouveau sursaut de douleur. Je tente de m’étirer, de remuer le muscle, puis j’opte pour un pédalage monojambiste jusqu’au basculement. Pendant ce temps, le peloton me déborde sans m’attendre. Je m’accroche à ceux qui me dépassent à toute vitesse, emportés par l’élan de la descente. Je tends la main vers le bidon plein qu’il me reste, le saisit et le porte à ma bouche, mais celui ci explose brutalement. Je le balance le plus loin possible. Puis petit à petit, à force d’étirer le muscle pendant la descente, je finis par reprendre place dans le dernier tiers du peloton, et Valentin consent à me passer le demi bidon qui lui reste, ce qui me requinque un peu. Ironie du sort, Marc Fournier et Maxime Piveteau ne seront plus revus et iront terminer 10e et 11e.
Le dernier tour finit de confirmer l’impasse dans laquelle je me trouve. Je suis maintenant totalement prisonnier de ma mauvaise gestion de course et de mes efforts en trop, qui sont désormais autant de lactates dans mes pauvres cuisses. J’ai toujours le même punch, la même envie, et la même force qui font que je retenterai ma chance au tour suivant au même endroit, que je n’aurai aucune peine à sortir sur mon démarrage mais à mi-pente, comme au tour précédent, voilà que les crampes reprennent de plus belle, et je ne peux plus pédaler, je m’arrête même sur le côté un instant, je me retourne, je ne sais plus quoi faire. Je  repense à la maudite coupe de france cadet et à ce jour où je me suis promis de ne plus jamais tomber pour crampes, lorsque ces saloperies m’ont ruiné mes chances alors que j’étais entrain de rentrer sur l’échappée avec Morel, le futur vainqueur. Nouvelle ironie du sort, le nouveau contre dans lequel j’étais ira lui aussi au bout, et récoltera les 12, 13, 14, 15 et 16e places.
Pire que ça, cette fois, je ne suis pas capable de repartir avec le peloton lorsque celui-ci m’enrhume, comme un train fou, à peine les premières voitures. Je recule, ma course est finie, tous mes rêves s’envolent, se sont envolés depuis longtemps d’ailleurs. La fin est la plus tragique qui soit. Le peloton s’étire à l’infini devant moi, de plus en plus loin, et sans un regard, tous les directeurs sportifs me doublent un à un, pressés de se rapprocher un peu de la queue du groupe. Vincent, lorsqu’il me double, me demande ce qui se passe, puis se résout à reprendre sa place devant moi. Je ne cherche même pas à prendre son sillage. Ma course est pliée, fichue, détruite, pourrie, brisée.
Puis, lorsque arrive la dernière des petites bosses qui pimentent le circuit final, l’élan et la distance qui se diminue naturellement avec la pente entre moi et le peloton me poussent à doubler une voiture, puis deux et trois du même coup. Je sais que cela n’est qu’un mirage, qu’après la bascule le double de voitures me doublera sans un regard, mais le peu d’honneur que je crois qu’il me reste me pousse à ne pas me rasseoir, à tenter le coup. Je me souviens apercevoir un instant Romain poser un sac monumental sur le sommet. Je me souviens aussi le maudire. Je passe à l’injection à côté de la voiture du club, la 7e voiture, puis bientôt de chacune des autres, et sur le sommet, il ne me reste que quatre voitures à remonter. Par chance, même si l’issue m’importe peu finalement, le peloton temporise à ce moment précis. Un dernier petit effort puis deux, et je reprends le train en marche, d’extrême justesse, puisque déjà le rythme s’accélère.
Ce petit épisode me décomplexe totalement et je suis bien décidé à prendre part au sprint, pour gratter une petite place, pour au moins finir sur une relative bonne note, et ne pas faire la tronche pendant tout le long trajet du retour. Il reste trois kilomètres. Valentin me propose de m’emmener, mais ce n’est pas la peine du tout, je suis sec de chez sec. Pour me placer, je choisis le côté droit. Je prends des risques au niveau de mon placement, puisque je n’ai plus l’énergie pour assurer. Pas de chance, ça se resserre devant moi après le rond point, et je me retrouve dans le dernier tiers sans avoir rien demandé. Je ne peux pas remonter ne serait-ce qu’une place. Je franchis la ligne, au milieu du tas, dans l’anonymat le plus total, dans le brouillard le plus profond.
Paul, qui est allé au bout avec son échappée du début de course, terminera 6e. Une énorme performance. Il était le seul junior 1 du groupe avec Thomas, qui lui ne se sera pas remis de son bris de dérailleur avant et qui terminera à peine mieux que moi, autour de la 40e place. Valentin réussit un sprint correct pour rentrer dans les 30 premiers. Rémy a pris une cassure en début de course et nous attend déjà en jogging à l’arrivée. Enfin, Romain qui est parvenu à sortir dans l’ultime petite bosse du parcours et à rentrer sur le fameux groupe de contre, échoue à la 16e place.
Cette course qui était un passage obligé de mon début de saison est une terrible déception et un cuisant échec. Beaucoup d’illusions s’envolent avec elle. Peu de gens connaissent l’importance qu’elle avait pour moi. La saison ne s’arrête pas ici, mais celle dont je rêvais, oui. Il va falloir maintenant repartir avec d’autres objectifs et d’autres illusions, et tout est encore à faire.

1. Thomas Boudat (Pôle France Talence) en 3h21’10
2. Axel Gestin (Côtes d’Armor Marie Morin) m.t.
3. Anthony Morel (Pôle Espoir Caen) m.t.
4. Fabien Grellier (VC Aizenay) m.t.
5. Antoine Bouqueret (VC Rouen 76) m.t