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#27 Championnats Rhône-Alpes Mably
#27 Championnats Rhône-Alpes Mably

#27 Championnats Rhône-Alpes Mably

Je retrouve enfin une course avec un vrai enjeu après un trou d’un mois dans le calendrier. Ma coupure, la mascarade de Montbéliard et surtout ma non-sélection à la Classique des Alpes me donnent encore plus la niaque. Déjà dans le quota pour les France, je n’ai rien à gagner aujourd’hui. A part un maillot… Seule la victoire m’intéresse. Le circuit est plutôt atypique pour un championnat rhône alpes : très facile, avec un dénivelé correct mais sans aucune pente de plus de 5% sur une courte durée, un enchaînement de faux-plats montants, puis descendants. En revanche, l’arrivée est très particulière : alors que le circuit comporte seulement trois virages, les organisateurs ont trouvé le moyen de la placer 100 mètres après l’un d’entre eux, et pas le plus facile. Afin parait-il de placer l’arrivée plus près du centre du village, complètement inconscients…
L’équipe est au grand complet, et il ne manque pas grand-monde au départ du championnat régional, à l’exception peut-être de Dorian Lebrat le vainqueur de la classique des Alpes qui aurait eu un rôle intéressant, et d’Emilio Corbex, car certains ont plus la tête au bac qu’au vélo à cette période. Néanmoins, tous les autres sont au rendez-vous, en plus ou moins grosse forme. Un élément qui joue grandement en ma faveur puisque moi, mon bac, je l’ai depuis un an…

Le premier qui a des fourmis dans les jambes comme souvent, c’est Paul Sauvage. Dès le départ, tout le peloton est aligné à droite, personne ne voulant laisser partir un favori de sitôt. Je me dis que la lutte va être âpre pour sortir. Ce n’est pas mon problème. Je mise sur une course d’usure, où le bon coup rentre de l’arrière sur la fin de course, en bref une course de championnat. Ce n’est pas pour autant que je disparais pendant tout le début de course, j’ai toutes les raisons de me glisser dans le premier coup : il faut soulager l’équipe, verrouiller certains coureurs et rien ne dit que la course soit plus éprouvante à l’avant si je cours à l’économie. Paul est intenable et ne rate aucun des premiers coups malgré sa carrure de favori. Certains prennent pas mal d’avance, jusqu’à une vingtaine de secondes mais je remarque que le peloton rentre à chaque fois très rapidement sans peine. Petit à petit, alors que je vais sans conviction dans quelques coups où l’équipe n’est pas représentée, je vois le bon coup se dessiner, au fur et à mesure que les différentes attaques deviennent plus sérieuses et plus tranchantes, et je suis encore une fois épaté par la justesse tactique de Romain notre champion de France qui malgré un marquage impressionnant de la part de tous les autres coureurs, se paye le luxe de placer la bonne attaque, très violente et de derrière, dans l’unique petit dénivelé du circuit.

Il emmène avec lui les coureurs qui le marquaient au plus près, et certains autres opportunistes : on retrouve donc un seul roannais, un seul chambérien avec Rémi Giroud et un seul stéphanois avec Gautier Heraud. La Motte Servolex a très bien joué le coup en plaçant Adrien Barraz et Thomas Bouvet. Anthony Laubal de même pour le VC Caladois et surtout le plus gros danger, Damien Charreyron pour l’UC Belleville. Un coureur de Passy que j’avais déjà croisé à la Flèche mais qu’on ne voit quasiment jamais. Un total de 8 coureurs sans grosse pointure à l’exception de Romain et de Damien Charreyron, ce qui permet à l’échappée de s’en aller dans un premier temps sans réaction immédiate, les Chambériens et les Stéphanois en infériorité numérique ne sachant pas sur quel pied danser. Finalement, le temps mort qui succède à la grande bataille pour trouver l’ouverture offre à l’échappée un crédit d’une minute, avant que d’autres coureurs ne se manifestent à l’arrière, les premiers à perdre leur sang froid.

Les premiers contres sont souvent l’œuvre des mêmes coureurs, Jordan Pontal et Florian Moine très tendus, Loïc Rolland piégé à 200% car non seulement il a loupé le coche mais surtout il a un coéquipier devant, ce qui le pousse à courir carrément à contre temps. A nous, notre boulot est cette fois de s’investir complètement dans les tentatives de contre. Il est tout à fait probable que des groupes parviennent à se constituer et à revenir à l’avant, c’est d’ailleurs le scénario que j’attends le plus. Je suis donc plus présent dans les coups sans pour autant collaborer lorsqu’ils se forment : j’attends de voir s’ils ont du crédit, si on leur laisse une marge de manœuvre et s’il peut être dangereux de ramener certains des coureurs qu’ils contiennent. Seuls quelques uns remplissent les critères mais, dans l’ensemble, le peloton ne semble pas encore décidé à donner son accord. Je traverse à ce moment une période plus difficile. Ce n’est pas encore la distance, mais le contre coup de certains efforts que je subis, auquel je ne m’attendais pas et que je ne sais pas comment gérer. Je décide de continuer malgré tout à saisir quelques occasions de sortir car si tout le monde est dans le même cas que moi, alors le bon contre a toutes les raisons de sortir maintenant. Mais ce n’est toujours pas pour tout de suite.

Je remarque que la course commence à basculer lorsque après quelques kilomètres à l’abri, je remonte et constate que Clément Russo a pris en charge seul la poursuite à son compte. Personne ne vient l’aider pour le moment mais il ne se décourage pas pour autant. Il a raison, c’est la bonne solution, et sans ce sacrifice nous n’aurions peut-être jamais pu revenir pour jouer la gagne. C’est ce que pensent encore la majorité des coureurs, j’en suis persuadé. Pourtant, après Clément qui a assuré presque un tour entier devant, c’est Martin Giner qui reprend le flambeau, de la même façon, et là le rythme se hausse encore d’un cran. Martin semble très fort depuis le début de la course. Seulement, et il l’a bien compris, Corentin Perin a plus de chance que lui de réussir à être champion et il n’hésite pas à se sacrifier à son tour. Enfin, pour parachever le travail de Charvieu et de Romans, c’est Valentin Jury qui s’y colle lui pour Alexandre Paccalet, et cette fois, au tour suivant à la faveur d’une portion dégagée après l’arrivée où à chaque tour, on pouvait constater de visu de l’écart avec l’échappée, celle-ci apparaît en mille morceaux, à moins de 200 mètres plus loin, et rend son dernier souffle. Un tour plus loin au même endroit, le noyau dur de l’échappée est repris.

Au moment où Romain s’écarte, sur la droite de la route, complètement cuit ; c’est au tour de Paul de placer une attaque violente, au même endroit que celle de Romain précédemment, mais de l’autre côté de la route. Tout de suite, les chiens fous qui ne veulent pas rater le coche se jettent dans sa roue, les favoris se dévoilent tous enfin. A la bascule, Paul prolonge son effort et lorsqu’il le stoppe enfin, tout le monde est sur la défensive, cherche à reprendre son souffle, c’est le moment idéal pour placer un contre. Je démarre assis à la corde, sur la gauche de la route. Pas un démarrage fracassant, mais dès le moment de l’attaque, je ne pense déjà plus qu’à rouler le plus fort possible pour creuser le plus gros écart avec le peloton et les dissuader de me poursuivre. Aucune réaction à l’arrière. C’est le moment clé. Tout de suite, j’ai compris que j’étais champion rhône alpes. Cette pensée me décuple les forces. Je me retourne une dernière fois, pour constater que le seul qui a eu la présence d’esprit de me prendre en chasse est encore une fois Nans Peters. Je reprends un à un les tous derniers rescapés de la première échappée : Anthony Laubal, puis Rémi Giroud qui ne parviennent pas à s’accrocher, et enfin Gautier Heraud, puis Thomas Bouvet qui doivent carrément sprinter pour prendre les roues. Je ne sais pas quoi faire à ce moment. J’ai terriblement envie de partir seul car je sais mes adversaires diminués. C’est la meilleure façon de perdre la course. Je décide d’être sage, pour le moment. Je me relève un peu, j’attends le retour de Nans et leur laisse l’occasion de souffler quelques secondes. Puis sur le sommet du circuit avant la longue portion descendante, je tente avec Nans d’organiser au mieux la marche en avant du groupe. Cette fois, le peloton n’est plus derrière.

C’est entre nous 4 que se jouera la victoire, c’est certain. Mais pour le moment, mon intérêt est de le nier complètement et de faire comme si le peloton allait rentrer, puisque je retarde les attaques de mes adversaires au plus tard possible. Le seul qui parfois, saute un relais ou deux, c’est Gautier, celui dont je me méfie le plus. Thomas Bouvet semble trop entamé et pas assez explosif pour être dangereux ni en cas de sprint, ni en solitaire. Nans est incontestablement le plus frais des trois, mais il n’est pas non plus rapide, et il sait que je ne le laisserai pas partir comme ça. Gautier, en ce qui le concerne, c’est l’inconnue. Il court bien. Il ne montre pas de signe de fatigue, malgré qu’il saute des relais et quand à la cloche à la faveur d’un dernier virage trop bien pris avant l’arrivée je prends quelques longueurs, c’est lui qui vient me chercher et m’incite à collaborer. Je passe mais ne joue pas le jeu à fond. Les deux autres sont certes fatigués, mais le danger pourrait ensuite venir de Nans en cas de regroupement. Le quatuor se reforme au pied de la bosse la plus exigeante.

Jacques Dumortier, le président du comité de la loire me fait signe d’attaquer maintenant. Je ne réfléchis pas et c’est peut-être mon occasion de sortir en solitaire. Je place enfin une attaque des plus violentes en y mettant la totalité de mes moyens. Je les décroche tous largement sur le démarrage, mais c’est après la bascule que les choses se compliquent : ils ont eu la bonne réaction derrière et sans s’affoler, ils s’organisent, y mettent tous du cœur et commencent à contenir l’écart. Je me connais trop bien pour savoir que je vais craquer un peu dans les minutes qui arrivent. Je suis forcé de lever un peu le pied. Je ne peux pas me permettre de jouer mon va-tout ici en étant de loin le plus rapide au sprint. Je m’en mords les doigts pourtant, il y a la place pour finir tout seul ! J’insiste, mais trois coureurs qui ont beau être plus entamés, sur des portions aussi roulantes, c’est plus fort qu’un homme frais mais seul, qui n’est pas forcément le plus à l’aise sur les efforts au seuil. Finalement, je me relève un peu avant d’être repris, c’est beaucoup trop dangereux et je redoute un contre. Fort heureusement, j’ai du trop bien soulager mes trois poursuivants qui ne peuvent pas mettre une attaque. Cela me conforte en vue du sprint. Je leur fais clairement peur et c’est tout à mon avantage. On bascule donc à 4, ensemble, pour les 3 derniers kilomètres de faux-plat descendant jusqu’au dernier virage et les 100 derniers mètres avant l’arrivée.
C’est ici le dernier moment pour eux de m’attaquer et de me mettre en danger avant l’arrivée. Je sais que c’est à moi de faire tous les efforts pour aller chercher les attaquants, pas à un autre. Tous tentent leur chance les uns après les autres, mais ils ne parviennent pas à me piéger. Je suis sur le qui vive. La route s’incline un peu plus à 500 mètres de l’arrivée. Je suis au coude à coude avec Gautier qui est maintenant clairement le plus dangereux. Je me méfie d’un démarrage de l’arrière et je veux passer la dernière courbe en tête, absolument. J’ai déjà pu constater que je virais largement mieux que les trois autres. Déjà, je ne peux plus perdre, c’est trop tard. Il reste 300 mètres et je lance mon sprint, je passe le virage en tête en m’offrant le luxe d’être plutôt prudent là où je prends le plus d’angle, et je relance le plus fort que je peux, pour être sur qu’aucun d’entre eux ne parviendra à me déborder. C’est gagné.