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#12 1.14 Flèche Ardéchoise étape 1
#12 1.14 Flèche Ardéchoise étape 1

#12 1.14 Flèche Ardéchoise étape 1

Le ciel est maussade cette année sur Vals les Bains, au départ du grand rendez-vous rhônalpin de la Flèche Ardéchoise. Comme l’an passé, les coureurs se retrouvent sur la ligne de départ pour un fictif mouvementé, avec beaucoup de tension, de dangers et quelques chutes à l’occasion de relances, de virages un peu serrés où de voitures de l’organisation un peu trop imprudentes… Un vrai fictif ardéchois, comme tous les ans, c’est à dire avec déjà son lot de lâchés avant même le départ de la course ! Je connais le refrain, et je me laisse tranquillement glisser derrière au milieu de tous ceux qui s’affolent et qui craignent déjà de ne plus revoir le peloton. Situation assez amusante. Mais bien sûr, comme tous les ans, le départ est donné arrêté à la sortie de Saint Etienne de Fontbellon et à la faveur d’un petit saut de puce sur la droite de la route, je retrouve la première ligne en quelques instants.
Dès le départ, c’est une guerre des nerfs que chacun engage pour conserver sa place à l’avant, en vertu du fort vent de dos, tout le monde participe à la course folle du peloton, et je ne suis pas le plus à l’aise cette fois.. Un peu d’appréhension, qui m’étonne moi-même, et je perds assez souvent une dizaine de places sur un coup de frein trop appuyé, ou sur une vague mal négociée qui m’envoie dans le ventre creux du peloton. Je sais pourtant qu’il va falloir remonter devant pour aborder la Fontaine de Cade, de retour cette année avant de plonger sur Vals-les-Bains. Heureusement, je sais toujours me faufiler quand il le faut pour retourner à l’avant, et je me présente in extrémis dans les 10 premiers lorsque la route se rétrécit, et qu’on aborde les premières pentes de la Fontaine de Cade.
Le rythme se calme d’un coup. Les positions sont figées depuis que la route ne permet plus de remonter, quoique certains se risque dans les bas-côtés. J’assiste aux premières attaques, un peu timides, jusqu’à ce que la pente s’incline pour de bon, pas suffisamment tout de même pour mettre quiconque en difficulté. Ca se regarde beaucoup. Tous les gros bras sont déjà à l’avant, comme si la course se dessinait ici, et je connais trop bien ce petit col pour commettre l’erreur d’être devant. Puis, sous l’impulsion de je ne sais plus qui, le rythme s’accélère, le groupe s’étire à peine, et déjà, c’est la bascule.
Je flaire le traquenard lorsque de l’autre côté du col, le gros nuage noir qui nous regardait timidement menace carrément de nous tomber dessus désormais, et au même moment, les premières gouttelettes, qui deviennent des grosses gouttes, qui deviennent des trombes.
Je ne vois plus rien. Heureusement, j’ai pensé à la casquette, et au coupe-vent, mais pour le reste, je suis totalement pris de cours. Je n’ai pas mesuré le risque. La course, à partir de maintenant, ne ressemble plus à rien et à chaque virage de la descente, que l’on franchit à l’arrêt presque en sortant le pied, les roues chassent, les trajectoires se croisent, mais à chaque fois la chute est évitée par miracle, si bien qu’on se retrouve en bas, en chair et en os, et surtout en chair, d’après la sensation cinglante et glacée qui me tétanise tous les muscles.
Je suis extrêmement tendu. Je sens que la course menace de m’échapper, alors je reste placé en toute première ligne et ne laisse le soin à personne de me déborder, de peur de ne plus pouvoir rien maîtriser au milieu de la masse compacte du peloton. J’ai la sensation de rouler au milieu d’une rivière, les gouttes me remontent à la figure et la buée envahit mes verres, je roule au radar, avec la sensation presque agréable de nager dans le sens du courant.
Après une traversée de Vals assez tranquille, on aborde la vallée de l’ardèche et les derniers kilomètres avant le Serre de Tourre, le gros morceau de la journée. D’habitude très rapides et tendus, cette année, on rejoint le pied du col à train de sénateur, peloton compact, comme si personne ne se souciait du placement. Quelques coureurs parviennent à prendre du champ à ce moment là, mais ce sont ceux qui ne connaissent pas la légende du Serre de Tourre. Seuls les tous derniers kilomètres se feront un peu plus rapidement, et je reste en première ligne quitte à prendre du vent, pour ne pas me faire déborder, car je garde le souvenir de l’an dernier, où j’avais échappé de justesse à la mort par écrasement sur une des parois rocheuses à plusieurs reprises.
Ce sont enfin les premières pentes. Je ne prête plus attention à la pluie. La difficulté, maintenant, ce sont les pentes et la longue ligne droite, sans virage jusqu’à la seule épingle de la montée, et jusque là-bas, il faudra tenir. Pas le temps de se mettre en jambes, le rythme est déjà infernal. Je suis placé dans les 10 premiers et déjà à bloc, je gère tant bien que mal pour ne pas me mettre dans le rouge. Mes jambes sont tétanisées par la pluie, je suis à la limite de la rupture, déjà, alors que l’an passé j’étais déjà passé par la fenêtre. Cette montée est impitoyable. Seuls les vrais grimpeurs peuvent tenir le cap à l’avant. J’ai bien envie de me retourner, mais pas la force, je crains de ne perdre la roue qui me précède si j’ose un coup d’oeil derrière moi. Je rétrograde un petit peu. J’accroche les 15 premiers. Voilà le virage, qui annonce mi-pente. J’ai un petit coup de mieux à cet endroit. La relance est appuyée, je lâche mes dernières forces à cet endroit. Je suis toujours dans les roues. L’effort se poursuit, toujours à la rupture. Nous ne sommes plus que 20 à peine dans ce qui reste du peloton, et à chaque centaine de mètres, un peu moins encore. On rentre dans le tunnel, et avec, le passage le plus raide de la montée. C’est une sensation très forte. Tous les sons sont terriblement accentués par l’écho des parois, l’image est coupée. Je n’ai plus de repère, je ne sais plus où je suis. Je veux que ce vacarme s’arrête, j’ai trop d’efforts à faire. Puis la lumière revient et la pluie me glace de nouveau, que j’avais oubliée. La roue devant moi a disparu : elle est une vingtaine de mètres plus haut, mais je n’ai pas la force pour recoller. Je l’ai perdue dans le tunnel. Je me lève, me rassois. Je n’en peux plus. Il faut à tout prix limiter les écarts. Avec moi, Valentin qui a effectué presque toute la montée à mes côtés, avec qui je me retrouve lâché. Quentin Driot s’accroche, puis prend un premier relais. Nous sommes trois. Le groupe s’éloigne pourtant assez rapidement, cinquante mètres maintenant, bientôt plus. Il perd encore d’autres unités.
Dès la bascule, les choses se compliquent. Tout le monde ressent le besoin de souffler un peu. En quelques minutes, le groupe d’une quinzaine qui a basculé ensemble disparaît totalement de notre champ de vision pas aidé, il faut le dire, par un brouillard intense qui s’accroche aux contreforts des gorges de l’ardèche. Dans un premier temps, je m’occupe seul de la poursuite, mais je perds du temps, beaucoup de temps, si bien que rapidement, des coureurs reviennent de l’arrière. Beaucoup de coureurs ! Après quelques kilomètres de pseudo-descente extrêmement tortueuse, c’est un véritable peloton qui se reforme dans nos roues. Bien entendu, la route ne laisse pas la possibilité à tout le monde de remonter travailler à l’avant. Ce sont souvent les mêmes qui se chargent de la poursuite, si on peut appeler ça une poursuite. On reçoit le support de Thomas qui est revenu de l’arrière, et de quelques rares volontaires, mais trop souvent, les relais se cassent, des trous se forment ou des petits malins attaquent carrément. De retour sur le plateau, le premier écart qu’on nous indique est supérieur à la minute. Je me décourage, de toute façon je n’en peux plus, et retourne patienter à l’arrière du peloton.
Je tente d’aller prendre des bidons, je dois m’y reprendre à plusieurs fois. Vincent me conseille de former un nouveau contre, comme je l’imaginais, mais ça s’annonce difficile. Je ne suis pas bien, et par-dessus tout, je ne supporte définitivement pas la pluie, c’est physique, je toxine énormément. Ce n’est pas la bonne volonté qui manque, mais désormais, j’ai même du mal à remonter le peloton. Lorsque revient la première partie descendante après le Razal, la pluie fait son apparition après une petite accalmie et avec elle, reviennent mes appréhensions en descente. Je déteste la pluie. En temps normal, je suis plutôt un bon descendeur, je peux créer des écarts ; mais sous la pluie la plupart du temps, je suis beaucoup trop prudent, depuis ma désillusion des boucles de seine et marne. Surtout sur une descente aussi rapide que celle-ci. L’an dernier, j’avais pris beaucoup de plaisir au milieu des cyclo-crossmen et des vététistes du team rhône-alpes ; c’est même à la faveur de celle-ci que j’avais pu sortir pour terminer 8e à l’arrivée sur les talons de l’échappée. Cette année, c’est beaucoup plus délicat. A chaque fois que je freine un peu tôt, deux ou trois coureurs en profitent pour me couper la corde. Je déteste ça. Je sais que comme la pluie n’était pas forcément prévue, tout le monde a surgonflé. J’ai anticipé pour ma part mais cela ne change rien au fait qu’à chaque virage, le coureur qui me précède perdra peut-être l’avant ; d’ailleurs je crois entendre un bruit de chute derrière moi… Je ne me retourne évidemment pas. Enfin, la descente arrive à son terme. Le peloton est très étiré et alors que j’avais pu profiter d’un temps mort pour attaquer ici même l’an passé, cette fois je ne peux même pas remonter à l’avant. Il faut pourtant que je me replace avant de reprendre une route plus étroite à Vallon Pont d’Arc. Et puis merde…
Je n’ai plus le gout à courir. Une ouverture se forme, et sur un petit temps mort, j’attaque malgré tout, c’est peut-être l’occasion. Je sors avec trois autres coureurs, je ne suis décidément pas bien, je suis contraint de sauter un relais. Deux ou trois autres individualités nous rejoignent peu avant la traversée de Lagorce, un petit écart s’est creusé : je reprense à l’an dernier et à la façon dont j’avais inversé un scénario encore plus compromis que celui-ci… Mais tout est différent, je suis décidément dans le dur et je dois bientôt même me battre pour ne pas lâcher les roues lorsque la route s’incline pour la première fois depuis longtemps. Je laisse quelques mètres, je me fais violence. Je bascule, mais je ne peux pas relancer plus que ça, au sommet. J’aimerais pouvoir les aider, nous assurer une marge suffisante pour ne pas être revus. Malheureusement, le peloton nous reprend juste avant le pied de la Fontaine de Cade.
Je me replace dans les roues, et je m’accroche pour passer ce moment de moins bien. Après quelques hectomètres, le cœur redescend à un rythme normal. Si la pluie a cessé, la route et l’atmosphère restent humide et l’eau a déjà pénétré dans mes muscles, l’acide lactique ne s’évacue pas. Le reste de la Fontaine de Cade passe tant bien que mal, et peu avant la descente, in extremis sur le sommet, je me replace dans les 15 premiers… L’arrivée est peu de temps après la descente, je préfère être prudent.
Bien m’en a pris. J’aurais même du remonter plus encore : Ca descend tambour battant à l’avant sur une route large et humide, résultat, les trajectoires sont parfois un peu tendues et extrêmement amples, certains n’osent pas couper toutes les courbes et des trous se forment. De mon côté, c’est mi figue mi raisin. Je connais bien la descente, donc je prends de belles trajectoires, mais je freine toujours trop tôt. Je suis obligé de mouliner beaucoup dans certaines portions droites. Arrivés au pied, des écarts se sont créés. Tout le monde est en file indienne les jambes autour du coup même dans la portion montante, avant de retrouver la grande route. J’ai pris les roues d’un petit groupe, je peux à peine prendre mes relais. Puis sur la fin, je remonte un coureur ou deux, avant de rentrer à Voguë et de tourner à droite à la flamme rouge pour arriver sur le final, que je ne connais pas. Je ne sais pas quelle place je joue, ça ne doit pas être bien terrible.. Je lance mon sprint assez loin. Un coureur me double à la bascule. Je passe la ligne 27e.
Paul remporte l’étape après un numéro d’équilibriste dans la descente, puis sur le final où Benjamin Jasserand qui l’accompagnait crève, le laissant s’imposer en solitaire. De mon côté, les commissaires ne m’ont pas classé, dans la mesure où ils n’ont pas vu mon dossard sous mon chasuble. Ce qui ne me gène pas tellement pour une fois. Je n’aime pas forcément être classé hors délai, mais dans tous les cas, il n’y a pas une grosse différence avec une 27e place… Je partirai le lendemain matin aux aurores, à 8h09, à cause de cette erreur de classement. Ca en revanche, ça me tracasse un peu plus.