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jan 28 2016

L’histoire du village perché

Lorsque je suis parti à l’entraînement ce 28 janvier, j’avais prévu une sortie foncière de 5 heures, avec un col, pour une boucle de 125 kilomètres sur un grand axe dans la montagne. A force de faire des repérages, à la fois sur carte et à l’entraînement, jour après jour, mon cercle de choses à découvrir dans la région commence à se réduire. J’avais donc en tête, par avance, l’itinéraire, les points où j’avais besoin de vérifier ma position sur le GPS pour éviter l’erreur, et les détours que je pouvais m’autoriser.

Parmi ceux-ci, depuis plusieurs semaines, j’avais repéré la route qui mène au funiculaire du Mont Mitake, un village perché au sommet d’une montagne, très prisé des touristes en été. Je me suis toujours demandé si ce village pouvait obtenir tout le ravitaillement nécessaire par train, et ai toujours pensé qu’il devait exister une voie d’accès quelque part. J’ai tenté de la chercher via les différents outils que j’ai l’habitude d’utiliser : Streetview d’abord. Sur la photo du bout de la route, devant le funiculaire, une voie semble bien partir dans la forêt, mais il fait trop sombre pour voir s’il s’agit d’un chemin de randonnée ou quelque chose d’un tant soit peu carrossable. La carte de densité mondiale de Strava, ensuite, qui trace le passage de tous ses utilisateurs sur la carte. Une petite marque bleue, à peine visible, surtout dans le coeur de la montée (je pense comprendre pourquoi elle était si faible, je l’expliquerai ensuite !). Les images satellite de Google, enfin, qui est en général l’outil de dernier recours. Forêt trop dense, aucune route en vue. J’ai donc plus ou moins laissé tomber, gardant simplement dans un coin de la tête qu’il pourrait faire bon aller voir un jour à quoi ressemble le funiculaire tout de même.

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Dans la vallée à la sortie de la métropole de Tokyo, enclavé entre deux montagnes, alors que je me dirigeais en direction du Lac Okutama, je suis soudain passé devant une intersection dont l’entrée était marquée par un immense portique traditionnel rouge. Je me suis arrêté pour vérifier la carte, et comme je l’avais envisagé, elle correspondait bien au pied de la route d’accès au funiculaire de Mitake. Je me suis donc engagé, présumant que ce détour de deux fois deux kilomètres ne me coûterait guère plus que quinze minutes, et qu’il ne devrait pas compromettre mon retour dans la métropole avant la tombée de la nuit. Alors que le premier kilomètre montait à peine, tandis qu’elle franchissait un ruisseau, la route s’est cabrée d’un coup pour monter progressivement jusqu’à 17 ou 18% jusqu’à atteindre le pied du fameux funiculaire. Alors que je crachais mes poumons, quelques échoppes m’attendaient en haut, un parking, et une petite voie qui s’enfonçait dans la forêt. Je me suis approché un peu plus près. Elle semblait bien carrossable, et le pied n’était pas entravé par la neige. En revanche, elle avait l’air d’un véritable mur, alors que je me trouvais déjà en haut d’une pente à 18%. J’ai vérifié que mon 30 dents passait bel et bien – on est souvent content de l’avoir – et je me suis engagé. Je ne savais encore pas que j’allais affronter le col le plus raide de ma vie.

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Ma roue avant s’est décollée du ciment deux fois tellement la première rampe était raide. A chaque fois, j’ai eu un coup d’adrénaline qui ne m’a pas amusé du tout. J’ai du me résoudre à monter assis tant bien que mal. J’ai retrouvé du bitume et une pente raisonnable, à vue de nez de 25% environ – à cause de la faible vitesse, mon Garmin s’étant mis automatiquement en pause, je n’avais pas accès au pourcentage exact. A présent que j’étais dans la forêt, elle ne m’avait plus l’air sombre. Je pouvais voir les lacets qui s’empilaient sans finir au-dessus de moi. De temps à autre, une camionnette arrivait en sens inverse, auquel cas il fallait se faire tout petit – jamais elle n’est arrivée par l’arrière, mais je me demande bien comment elle aurait pu croiser. Lorsque je pouvais jeter un oeil au compteur sans craindre de trop vaciller, j’apercevais brièvement une vitesse à un chiffre, qui avait d’ailleurs davantage la forme d’un six que d’un neuf, et un rythme cardiaque au-dessus des 175 pulsations. Il a bien fallu monter une vingtaine de minutes – à ce rythme là, à peine deux kilomètres – pour que la pente se calme un peu, avec quelques replats à 10% environ. Vers le sommet, les lacets ont cessé pour progresser à flanc de montagne, croiser la route du funiculaire et enfin atteindre le sommet.

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Le village de Mitake est construit entièrement sur la crête d’une montagne, le Mont Mitake. Les rues, pourtant de la largeur d’un vélo, avaient l’air de faire passer des camionnettes. La neige ralentissait ma progression chaque fois davantage, d’autant plus que la pente restait la même. Tout au sommet du village, il m’a même fallu descendre du vélo en m’accrochant à la barrière pour ne pas dévaler la pente. A près de 900 mètres d’altitude, depuis le sommet, la vue sur Tokyo est impressionnante. Je me suis promené à dos de vélo pendant presque une heure dans le village désert, seulement habité de quelques personnes agées et de quelques enfants qui jouaient de part et d’autre. Personne ne m’a vraiment adressé la parole, même si j’ai croisé les mêmes randonneurs à plusieurs reprises, et j’ai moi aussi essayé de respecter ce silence sacré autant que faire se peut, au point de pédaler en maintenant le frein pour le pas produire le bruit de la roue libre. Je suis finalement redescendu avec presque deux heures de plus au compteur, pour un détour qui n’était censé durer au plus qu’une quinzaine de minutes. Mais après une aventure que je n’aurais jamais cru avoir la chance de vivre aujourd’hui !

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Je crois finalement comprendre pourquoi la trace de la carte de densité de Strava était si faible sur cette montée. En effet, lorsque j’ai rentré mes données GPS dans mon ordinateur, à cause de la trop faible vitesse, mon passage sur la route n’avait pas été comptabilisé. Seule la descente y figurait !

L'affiche dit : ツキノワグマ出没注意 (Attention, apparition fréquentes d'ours)

L’affiche dit : ツキノワグマ出没注意 (Attention, apparition fréquentes d’ours)

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