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nov 09 2015

Pourquoi j’ai fait de la danse indonésienne, ou la comparaison des modèles sociaux franco-japonais

Ne me demandez pas comment, ni pourquoi, mais il se trouve que le week-end dernier, j’ai participé à une danse indonésienne pour le festival de l’université. Pendant deux semaines, je me suis donc entraîné presque chaque jour afin de ne pas commettre d’erreur le jour de la représentation. Je ne compte pas m’épancher sur ma performance, mais plutôt profiter de l’occasion pour rentrer un peu plus en profondeur dans le système éducatif et entrepreneurial japonais, car il est très différent du nôtre. Le festival de l’université, comme celui du lycée, du collège et de l’école primaire, est un événement majeur non seulement dans la scolarité des jeunes étudiants, mais aussi dans leur parcours de vie, comme l’est pour nous le passage du baccalauréat. Un tel événement se fonde sur le principe des clubs, ces groupes d’activités thématiques montés par des élèves pour dès élèves, auxquels l’adhésion est obligatoire dès le collège. Chez nous, cette extension d’activités existe aussi, mais son adhésion n’est pas systématique et elle se pratique en-dehors du cadre scolaire, au contraire du Japon.

白門祭 (hakumonsai), le festival de l'université. 白 (shiro) signifie blanc, 門 (mon) signifie porte et 祭 (matsuri) signifie festival. Ce nom est relié à l'histoire du campus, dont un petit bois héberge une ancienne porte qui ne mène plus sur rien...

白門祭 (hakumonsai), le festival de l’université. 白 (shiro) signifie blanc, 門 (mon) signifie porte et 祭 (matsuri) signifie festival. Ce nom est relié à l’histoire du campus, dont un petit bois héberge une ancienne porte qui ne mène plus sur rien…

Je ne suis pas en mesure de savoir s’il s’agit de la cause ou de la conséquence, mais le fait est que l’établissement scolaire centralise encore davantage que chez nous les activités des enfants japonais. Jusqu’à leur accession au monde du travail, l’école, puis l’université concentre la majorité de leur temps de vie, même si ce temps est utilisé pour des activités très diverses. Le principal effet qui m’intéresse, c’est que ces groupes de travail sont également les instances de socialisation des jeunes japonais. D’une manière générale, l’enfant ne se socialise presque qu’à travers l’établissement scolaire et les amis extérieurs à ce cercle sont d’autant plus rares. L’ancrage dans l’espace est donc plus fort, mais cela signifie également que si le jeune enfant ne se socialise pas, il se retrouve immédiatement seul. Il faut y ajouter la forte hiérarchisation des relations sociales, instaurée dès le plus jeune âge (les relations sempai-kouhai par exemple). Une partie non négligeable de ces étudiants, une fois libérés du moule de l’école obligatoire, se retrouvent isolés à l’écart du monde social. Le terme 引きこもり (hikikomori) désigne les adolescents ou jeunes adultes qui développent la peur du monde extérieur, et atteignent parfois un degré de réclusion extrême. Il se trouve que le Japon a le cinquième taux de suicide du monde, dont une part non négligeable concerne des cas infantiles. Il y a une semaine, j’ai entendu à la télé cette terrible anecdote d’un enfant de 10 ans qui s’était suicidé à Hino, à moins de deux kilomètres de mon domicile, et dont la maman avait alerté avec inquiétude la disparition au commissariat de police. Voyez cette stat ahurissante : le taux de suicide est 6 fois supérieur à celui de la mortalité routière ! Que faut-il en conclure ? La France, qui pointe au 17e rang mondial, n’est pas non plus un exemple en la matière. À titre personnel, j’en tire la conclusion que d’une certaine manière, même la sécurité présente peut-être aussi des revers qui peuvent être mortels…

Mais cette tendance ne s’arrête pas à l’entrée dans le monde du travail. D’une part, le temps de travail est beaucoup plus long que chez nous (je n’ai pas les chiffres, mais des amis qui cherchent un travail me parlent de contrats de plus de 50 heures). D’autre part, à l’image de ce qui se fait dès le collège, l’entreprise mobilise également ses salariés autour d’activités extérieures, qui n’ont pas pour but direct de satisfaire à sa fonction initiale. Par exemple, certaines entreprises (pas forcément des multinationales, c’est aussi le cas de certaines PME) ont leur propre équipe de base-ball. C’est donc une forme de sponsoring beaucoup plus avancée que ce que l’on a l’habitude de connaître en Europe : le marché des transferts va jusqu’à se confondre avec celui de l’emploi. La perception de la vie collective est donc d’une certaine manière l’inverse de la nôtre, où le pôle des loisirs est perpétuellement opposé à celui du travail. En fin de compte, je ne crois donc pas qu’un système soit meilleur qu’un autre : de l’un résulte un conflit, de l’autre un vide. Je pense que trouver sa place dans la société est un problème universel, qui ne dépend pas du contexte culturel, et que ce problème (et sa solution) relève de l’individu. Que veut-on faire de sa vie ? C’est à cette question qu’il faut répondre, et cette réponse ne peut être apportée (et dans la plupart des cas, découverte) que par nous-mêmes…

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