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oct 11 2015

Le mythe du Fuji et quelques réflexions sociales

L’émouvante rencontre avec le club de cyclisme

Depuis notre première rencontre, je m’entraîne au moins deux fois par semaine avec Itsuki. Il fait partie des piliers du club de cyclisme, et l’un des deux membres à être parti courir en France, avec l’équipe nationale. S’il était un peu plus fort que moi à mon arrivée, je m’habitue petit à petit à mon nouveau rythme d’entraînement (entre 5 et 8h par semaine, soit entre trois et quatre fois moins qu’auparavant) et j’ai retrouvé la condition sans peine. Grâce à lui, je garde un bon niveau de rythme dans les hautes intensités. Lorsque je m’entraîne seul, je pars pour des séances plus longues, et je prends davantage le temps d’observer le monde qui m’entoure.

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Je tiens absolument à raconter ma première rencontre avec le club de cyclisme de l’université. C’est un moment qui restera gravé dans ma mémoire pour longtemps. Vendredi soir, je suis parti faire la fête à Shibuya, l’un des plus célèbres quartiers du centre-ville de Tokyo. Le soleil était déjà levé lorsque nous sommes rentrés par le premier train. J’ai dormi quatre heures jusqu’à midi avant de partir rouler. Itsuki a insisté pour que je me présente à la réunion du club qui commençait à treize heures.

L’ensemble des clubs de sport de l’université Chuo sont réunis dans un grand immeuble, dans lequel vivent à l’année 500 étudiants sportifs, comme un immense centre de formation permanent. Je me suis donc présenté à la réunion en cuissard avec l’intention de les saluer brièvement. Au moment où j’ai pénétré la salle, tout le monde s’est tu et s’est levé de son siège d’un seul homme, coureurs comme entraîneurs. L’un après l’autre, les membres se sont présentés et m’ont salué en Keigo, ce japonais poli et traditionnel. Lorsqu’est venu mon tour, j’ai tenté de faire de même avec ce qu’il me restait de japonais, encore à moitié saoul de ma nuit blanche. Les entraîneurs m’ont posé quelques questions et j’ai donné mon maximum pour ne pas perdre la face. Lorsque j’ai pris congé, l’ensemble de l’assemblée s’est levée de nouveau et m’a applaudi en chœur. Ils n’en auront probablement jamais la moindre idée, mais j’en suis ressorti les larmes aux yeux.

L’utopie de la RATP

Je suis désormais installé depuis trois semaines en banlieue de la plus grande métropole du monde. Il me faut entre cinquante minutes et une heure pour rejoindre le centre-ville. Pourtant, notre dortoir en est distant de plus de quarante-cinq kilomètres. Imaginez-vous traverser Paris de campagne à campagne (une quarantaine de kilomètres) en moins d’une heure. Cette image situe plutôt bien l’efficacité du réseau de transports japonais.

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La gare de Shinjuku est la plus grande de Tokyo

Cette efficacité s’explique par plusieurs raisons. D’abord, le système est beaucoup plus logique que le nôtre. Sur la même ligne cohabitent 7 types de trains, du « local » (qui s’arrête à toutes les stations) au « spécial express » (qui ne s’arrête qu’aux grands nœuds de circulation). Une voie est dédiée aux locaux, deux aux express. Ensuite, le retard moyen d’un train japonais est d’environ huit secondes. Pourtant, la densité de Tokyo est autre chose que la population parisienne. Aux heures de pointe, il n’est pas rare d’apercevoir le train suivant arriver en même temps que le précédent quitte le quai, et chaque rame est remplie à ras-bord.

Comment cela est-il possible ? Tout d’abord, grâce à la concurrence. La compagnie principale, Japan Railways, a été privatisée en 1987 et la concurrence est féroce entre les différentes entreprises privées. Cela tire les prix vers le bas et l’efficacité vers le haut. Les usagers eux-mêmes n’y sont pas étrangers non plus : tout est codifié et organisé, on attend le train en file indienne, on respecte le code de la route sur les trottoirs et dans les escalators. L’être humain devient lui-aussi un rouage de la machine. Cela peut sembler effrayant, mais faut-il y préférer les pickpockets parisiens ? Tout est propre, et même la rue semble silencieuse en pleine heure d’affluence.

L’échelle sociale

Rien n’amuse plus mes amis japonais que lorsque j’appelle « sempai » mes amis français. Depuis l’école primaire, les relations entre élèves sont définies par le rapport d’ancienneté : les enfants sont habitués à adapter leur comportement et leur langage en fonction de s’ils s’adressent à des camarades d’un niveau supérieur (sempai), inférieur (kouhai) ou bien égal au leur. La langue japonaise est d’ailleurs incroyablement riche de niveaux de langue, aussi bien dans le langage familier direct et épuré que dans le keigo, qui fourmille de suffixes et de détournements (les verbes ont une forme humble, une forme polie, une forme neutre…). Les japonais sont habitués à adapter automatiquement leur comportement en fonction du groupe qu’ils intègrent : famille, entreprise, école, cercle d’amis… Et ils s’adressent ainsi à leur interlocuteur en accolant un suffixe plus ou moins honorifique à son nom.

L’exemple le plus incroyable est celui du chauffeur de bus : il possède un micro et à chaque feu rouge, il s’excuse d’avoir fait attendre les clients ; à chaque virage, de les avoir dérangés… À leur descente, il remercie un à un tous les passagers. Il a également interdiction formelle d’adresser la parole à quiconque lorsqu’il conduit. Un jour que je n’arrivais plus à remettre la main sur ma carte de bus, il a attendu trente secondes que je la trouve et que je la valide avant de se mettre en marche.

Cette incroyable politesse n’est que la façade visible du cadre social japonais, très différent du nôtre. De manière générale, l’individu est habitué à s’effacer et à se retenir. Les sentiments les plus sincères n’affleurent pas souvent. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles au contraire de nous, ils ont davantage le réflexe d’aller vers les étrangers : plus besoin de se soucier de la langue ni du comportement. Si les tensions apparaissent moins au grand jour, elles ne disparaissent pas pour autant. Elles sont simplement cachées derrière une couche superficielle un peu plus épaisse.

Fujiyoshida, dernier rempart de civilisation avant le Mont Fuji

Fujiyoshida, dernier rempart de civilisation avant le Mont Fuji

À la conquête du Mont Fuji, la montagne parfaite

Ce week-end, j’ai pris le temps de mettre à exécution l’un de mes grands fantasmes de cycliste : l’ascension du Mont Fuji, cette montagne légendaire et unique au monde. Je peux l’apercevoir tous les matins lorsque le temps est clair, depuis le bus pour l’université. Elle se dresse à 70 kilomètres de l’ouest de Tokyo, derrière le massif des Monts Tanzawa qu’il faut donc traverser pour l’atteindre.

Si je peux apercevoir le Mont Fuji depuis la maison, une fois pénétré dans la montagne, il s’efface totalement derrière les sommets. Le moment où le Mont Fuji est apparu au détour de la dernière montagne restera longtemps gravé dans ma mémoire. Le désordre habituel a tout à coup cessé pour laisser place au géant solitaire, comme si la nature avait souhaité qu’au moins à un endroit du monde, sa forme soit parfaite. À partir de Tsuru, dans la vallée, la route s’élève déjà, et tout pointe vers le volcan légendaire : routes, fils électriques, maisons, feux rouges. La ville de Fujiyoshida, à la base nord-est du Fuji, est le dernier rempart de civilisation. L’homme a su rester humble face à la montagne. Après s’être graduellement élevée, la ville cesse brusquement et la nature reprend ses droits. Alors qu’il plane juste au-dessus de nous, le géant n’est plus visible, caché derrière les arbres.

La nature abondante masque le Fuji pourtant droit devant. Sur la route, les fameuses stries

La route, qui grimpe presque tout droit sur une pente encore douce, réserve quelques surprises. Si le bitume est parfait, il est par endroit strié de coupures régulières savamment disposées si bien qu’à leur contact, les pneus émettent une mélodie féérique. Seul le péage vient brusquement couper la route qui progresse en ligne droite, parfois parfaitement vide. L’accès au mythe est payant et plutôt cher (un peu plus de 2000 yen pour les cyclistes) et surtout, puisque j’avais oublié le sachet qui contient mes clés et ma monnaie, j’ai cru que le rêve allait s’arrêter aux portes, mais je suis parvenu à passer malgré tout.

Mon pédalier s’est brusquement bloqué à 16 kilomètres du sommet. J’ai donc dû m’arrêter et j’ai constaté avec surprise que ce sont les pignons, tombés de la cassette, qui empêchaient la chaîne de tourner. J’ai resserré le tout à la main et je suis reparti, mais un kilomètre plus loin, la même chose s’est reproduite : j’ai alors remarqué un jeu d’au moins deux centimètres dans le corps de cassette, qui venait même toucher l’axe de serrage si je pédalais sur le pignon le plus excentré. La mort dans l’âme, je suis redescendu sans pédaler, puis après deux autres arrêts, j’ai trouvé une technique qui allait me permettre de rentrer. J’ai donc couvert les 100 derniers kilomètres en n’utilisant que les 3 pignons les plus hauts de la cassette (30-27-25), ce qui limitait le jeu et retardait donc le desserrage de la cassette. J’ai donc bien tourné les jambes… Malgré cela, je suis rentré avec 6h45 et 189 kilomètres, et surtout, avec un excellent prétexte pour revenir une seconde fois, en espérant atteindre le sommet de ce graal des grimpeurs…

Le sommet se rapproche

4 Commentaires

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  1. HugoP

    Ah ca la cassette qui se desserre … L’enfer.
    Le coup des asiatiques qui se range les uns derrières les autres pour rentrer dans le train c’est génial. Lorsque j’étais à Taiwan c’était pareil (en même temps ils ont tellement été influencés par le colon japonais) et la première fois que tu reprends le RER en arrivant à Paris tu te demandes si tu ne viens pas d’atterrir dans un pays de sauvage …

  2. sisbos

    Merci pour la doc Johann ça a l’air intéressant je vais sûrement survoler !

    Je pense qu’on peut dire qu’en comparaison, la France est parfois un pays de sauvages, oui. Le français moyen a un peu trop tendance à se croire à la pointe de la civilisation. Je ne dis pas que le système japonais est mieux, ni que le sauvage est moins bien ; mais par contre, vis-à-vis de certaines choses, je pense que la France comme la vieille Europe devraient se remettre en question…

  3. HugoP

    Moi je mets les pieds dans le plat : Quand je suis rentré en France j’ai passé la première semaine à dire à mon père que le français moyen était con ! Si tu as l’occasion d’aller à Taiwan vaz y, les gens y sont adorables. Ils m’ont appris à tout relativiser, et les valeurs du travail aussi. Un beau pays ! J’y retourne bientôt heureusement :)

  1. sisbos.fr - Pourquoi j’ai fait de la danse indonésienne, ou la comparaison des modèles sociaux franco-japonais

    […] y ajouter la forte hiérarchisation des relations sociales, instaurée dès le plus jeune âge (les relations sempai-kouhai par exemple). Une partie non négligeable de ces étudiants, une fois libérés du moule de l’école […]

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