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jan 26 2014

#42 2/3/J Tour Loire-Pilat

Saint Bonnet les Oules – Saint Bonnet les Oules, 9,1km
            Le contre-la-montre du matin est parfaitement inutile pour moi. Ma méthode de préparation est déjà bien affinée et je n’ai que peu d’intérêt à m’en servir d’entraînement. Il faut dire que je n’en ai surtout pas envie. De plus, l’étape de l’après-midi me motive bien plus, sur mes routes d’entraînement, que celle de ce matin, sans vélo spécifique et en condition plus que moyenne. Paul et Romain, en revanche, jouent aujourd’hui une grande partie du classement général. Romain, en position de défense, aura fort à faire face à Nans Peters, en grande condition et spécialiste du contre-la-montre, mais il a les moyens de lui résister.
            Je ne m’échauffe quasiment pas ; simple question de flemme, ce qui veut dire que je condamne déjà mon contre-la-montre. Le départ est au pied d’une sorte de mur d’un kilomètre, très irrégulier, prolongé par un plateau de faux-plats assez venté, puis d’une descente rapide et d’une portion plane avant un final en montée sur un kilomètre, pour rejoindre le bourg de Saint Bonnet les Oules. Le parcours développe un peu plus de neuf kilomètres, distance suffisante pour creuser des écarts, mais pas assez pour tuer le suspense.
            Une fois dans mon contre-la-montre, je m’applique quand même à la meilleure gestion possible de mon effort. Je pars prudemment, car je sais que le risque est grand de se mettre dans le rouge dès le premier raidard. Une fois à la bascule, lorsque la pente diminue, je relance et j’enroule du braquet, tout en restant concentré, jusqu’à finir le plateau légèrement en surrégime, car je sais que je pourrai récupérer dans la portion descendante.
            Me voilà déjà dans la seconde moitié. Je me concentre simplement à rester régulier sur la portion plane, j’ai la sensation de ne pas être efficace. Il ne reste plus qu’à conclure dans la dernière montée, avec ce qu’il me reste de forces, pour terminer à une place anecdotique dans le top 20 (19e). Ce qui pourrait presque me laisser des regrets : en l’abordant correctement, j’aurais sans doute pu faire une belle perf ! Mais de toute façon, je suis trop limité en contre-la-montre pour jouer avec les meilleurs.
            Romain termine troisième du contre-la-montre mais perd le leadership puisque largement battu par son rival Nans Peters. Il concède 29 secondes et pointe du coup à 25 secondes avant la dernière étape. Paul termine 7e et reste en embuscade au classement général, tout en restant leader des points chauds.
Etape 3 : Bellegarde en Forez – Avézieux, 95km
            L’étape de l’après-midi vient conclure le TLP avec un final vallonné sans pour autant s’annoncer décisif. J’anticipe une étape plutôt transitoire dans laquelle l’échappée tarderait à se former mais pourrait aller au bout. Cette étape me convient bien, et je connais les routes sur le bout des doigts.
            Paul et Romain placés au classement général, c’est à nous d’aller les soulager en prenant les coups dès le début de course. Il s’agit également de protéger le maillot vert de Paul qui reste sous la menace d’une échappée fleuve qu’il aurait du mal à prendre. Dès le départ, les coups se dessinent, s’effacent les uns après les autres. Aucun ne parvient à prendre du champ, quelques mètres à peine pour les plus ambitieuses. Malgré tout, je prends les roues lorsqu’il est nécessaire, car l’équilibre pourrait se rompre à tout instant… Même s’il promet de tenir au moins pendant 20 bons kilomètres.
            Au bout d’un moment, l’interminable faux-plat entre Bellegarde et Chazelles sur Lyon termine de nous propulser sur le plateau des monts du Lyonnais et après un point chaud que Paul ne parvient pas à défendre, la route se cabre enfin pour nous laisser filer à pleine vitesse en direction de Chevrières. J’en profite pour me replacer et, une fois en bas alors qu’il faut remonter, le peloton temporise enfin après 25 kilomètres sans un répit. J’y vois le signal, et lorsque des coureurs attaquent dès le pied, je saute immédiatement à leur poursuite pour bientôt mener un petit groupe de 6 ou 7 unités. Il s’entend bien, et tout le monde est uni dans la même dynamique : je comprends tout de suite que cette échappée sera la bonne.
            Dans ce premier groupe, autour de moi, je retrouve Guillaume Bard, Gérald Perrin, David Tran Huu, Anthony Laubal, Gautier Heraud, Jordan Talobre, Pierre Cotte, un coureur d’Ambert et enfin Simon Gosselin de l’équipe du leader. Ce groupe est bientôt rejoint par un contre pour porter le nombre de coureurs à plus d’une vingtaine.
            Nous rentrons sur la partie en circuit, composée de deux grandes boucles et de deux petites. L’écart augmente jusqu’à deux minutes. Fatalement, le rythme se calme bientôt dans le groupe d’échappée et apparaissent de fortes disparités de motivations… Je prends un peu le rôle de moteur de l’échappée, et n’hésite pas à relancer lorsqu’il le faut. Je me sens bien plus fort qu’en début d’étape et je comprends que cette journée peut être la mienne.
           Je décide de décanter la course à la fin de la seconde boucle. Au pied d’un passage très raide, je place une attaque très violente dans l’idée de faire exploser le groupe derrière moi ou, dans le meilleur des cas, de prendre du champ seul devant et de profiter du marquage derrière. Je surprends tout le monde sur le démarrage. Bien sûr, cela réagit derrière avec un temps de retard, et l’effet escompté se produit bien, puisqu’il n’y a que la moitié du groupe qui finit par revenir sur moi. Ainsi, au premier passage sur la ligne, nous ne sommes plus qu’une petite quinzaine de coureurs. Je me fais contrer par Gautier Heraud, et j’attends que d’autres coureurs réagissent à ma place. Comme ce n’est pas le cas, je suis obligé d’y aller par moi-même avec un temps de retard.
            Je me suis mis en difficulté. Le groupe a totalement explosé sur ce contre, Et quatre coureurs ont pris un avantage : Gautier Heraud, Jeremy Leclerc de Corbas, Frédéric Vincent d’Ambert et Jordan Talobre de Cournon. Je me neutralise avec Pierre Cotte qui m’agace à ne pas vouloir rouler avec moi, mais que je n’arrive pas à sortir de la roue. A ce jeu-là, je me mets dans le rouge et Levyn Chazel Laville en profite pour boucher seul le trou sur le quatuor de tête. Je me mets à la planche. Je dois me faire violence pour recoller à l’avant avant que l’on ne bascule dans la descente, auquel cas l’avantage du nombre risquerait de peser lourd en ma défaveur. C’est juste : je bascule avec une centaine de mètres de retard que je ne comble qu’à la faveur d’une descente rapide. La course est relancée avec 7 coureurs à l’avant, théoriquement les 7 plus frais. Aucun club n’est plus en supériorité numérique, et d’un roannais pour plus de 20 coureurs, la situation passe à un roannais pour sept. Cela me va aussi bien.
            Je récupère bien de mes efforts et me concentre sur la gagne. Les écarts annoncés se réduisent mais restent pour l’instant un peu au-dessus de la minute. C’est sans doute assez pour couvrir les 20 derniers kilomètres. Si cela ne l’est pas, je relancerai le groupe encore une fois s’il le faut. Je me concentre sur mes adversaires, dont j’ai du mal à établir une hiérarchie. Ils m’ont tous l’air de piocher. Certains ne passent pas à la hauteur de ce que je voudrais. Mais de mon côté, je ne me sens pas transcendant non plus. En fait, la stratégie qui s’impose à moi comme la plus évidente est de favoriser un sprint, puisque je me pense le plus rapide du groupe. Malgré tout, j’hésite encore un peu : j’ai repéré un endroit parfait pour sortir seul, à la sortie d’une cuvette, au pied d’une bosse assez raide qui s’étend sur deux lacets.
            Au passage suivant sur la ligne, le groupe perd un élément, puisque Gautier Heraud explose sans que je ne le remarque. C’est peut-être celui qui me gênait le plus : voilà une bonne chose de faite. Nous ne nous retrouvons donc plus qu’à six pour la victoire.
            La tension commence à augmenter au fur et à mesure qu’on se rapproche de l’arrivée, et surtout, que l’écart décroît dangereusement. J’encourage à fond mes adversaires à rouler, tout en décidant moi-même de ne pas en faire plus, pour essayer de faire monter la pression davantage et de renverser la vapeur qui voulait jusqu’alors que ce soit moi qui me dévoile le plus.
            L’écart tombe d’un coup sous les trente secondes. La pression est sur le point d’exploser. On ne sait pas qui revient derrière, si c’est le peloton complet ou s’il n’y a qu’un groupe. Quoi qu’il en soit, personne n’a intérêt à ce que ça revienne. Nous voilà dans le secteur que j’avais repéré au tour précédent. Je choisis de ne pas attaquer et de rester sur ma première impression. Pour la victoire d’étape, c’est l’erreur que j’ai faite : je peux le dire avec le recul.
            D’un seul coup, je comprends en me retournant que j’ai perdu l’étape. Non pas que le peloton ne soit revenu, il semble trop loin pour nous menacer ; c’est un petit homme jaune et blanc, tout seul, qui se présente au coin de l’épingle. C’est Romain Faussurier en personne qui est parvenu à sortir à l’avant. Dans ma tête, se mélangent à ce moment la folle excitation de pouvoir renverser le classement général, mais aussi la déception de perdre l’étape par la même occasion. Quoi qu’il en soit, en un instant, je me suis reconcentré sur mon nouvel objectif : emmener Romain le plus fort possible, le plus loin possible. Il doit arriver exactement 23 secondes avant le leader Nans Peters c’est-à-dire le peloton principal.
            Seulement, les cartes redistribuées, Levyn Chazel Laville profite que je ne me soucie plus des échappés pour attaquer violemment de l’arrière. Je fais comprendre aux autres qui me regardent tous, que je m’en fiche puisque j’attends Romain qui revient seul de l’arrière. J’hésite à me laisser décrocher pour qu’il recolle plus vite. Finalement, il est déjà revenu. Je me mets devant et roule le plus fort possible, c’est-à-dire bien moins fort que ce que j’aurais voulu. Je ne suis plus transcendant en fin d’étape… Il me relaie. Je fais la descente à fond. Levyn est toujours seul devant mais je ne m’en soucie pas. Les autres ne nous prennent logiquement aucun relais et se focalisent sur l’étape. Au pied de la dernière côte, il reste moins d’un kilomètre. Je donne tout ce qu’il me reste jusqu’aux 500 mètres. Il me passe.
            Je me relève totalement : mon travail est fini. Je contrôle ce qui se passe derrière : le peloton est déjà là… Je n’ai pas envie de me faire violence jusqu’à l’arrivée. J’ai compris qu’on avait tout perdu, l’étape, le classement général. A quoi bon terminer 5e ? Le peloton me déborde sans un sentiment dans les 200 derniers mètres. Je passe la ligne désabusé. On a voulu jouer, c’était beau, ça aurait pu marcher, mais on a perdu.
            Sur le moment, j’en veux beaucoup à Romain qui n’a pas réalisé qu’il m’avait imposé de sacrifier l’étape à son profit. Il ne comprend pas ma déception puisque lui est content d’avoir tout tenté. Mais finalement, il n’a pas si tord. On a vécu une situation de course excitante qui ne se reproduira sans doute pas chaque week-end. Et c’est comme ça qu’on apprend l’humilité… Je suis fier d’avoir perdu.

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