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jan 26 2014

#40 Championnats de France Junior la Chapelle-Caro

            Je suis arrivé mardi avec maman sur Malestroit, à 10 kilomètres à peine du bourg de La Chapelle-Caro, où se disputent cette année les championnats de France. La prise en charge par le comité Rhône Alpes commence le samedi matin. C’est la dernière ligne droite, et dans mon cas, souvent la plus difficile à gérer.
            Après une semaine très chargée en sollicitations physiques (26h30 d’entrainement) et mentales (vélo cassé, et journée noire le dimanche sur le Tour des Cévennes), j’ai besoin de relâcher la pression, non pas parce que c’est ce que je veux faire, mais parce que mon corps me l’ordonne. A côté de ça : je n’ai plus de vélo, je roule donc encore pour le moment sur le look jaune cassé. Jusqu’à ce qu’en milieu de semaine, mon entraineur Vincent Garin ne vienne me sauver pour, le jeudi soir jusqu’à minuit passé, monter le cadre look noir que j’ai gagné au Tour du Nivernais, avec lequel je courrai les championnats de France.
            Malgré ce poids-là à gérer, il faut continuer à s’entrainer. Les deux premiers jours, je fais l’erreur de trop me relâcher (pouvais-je faire autrement ?). Ce début semaine reste comme une de mes périodes les plus difficiles depuis que je fais du vélo. Mon corps a subi des sollicitations vraiment très importantes, et j’ai pris un gros risque à cela, mais un championnat mérite qu’on s’y présente dans le seul et unique objectif de le remporter : ce n’est pas comme les autres courses. Lorsque je remonte sur le vélo mercredi pour 4h30, c’est difficile. Je n’ai plus le choix et je dois reprendre mon taf aussi sérieusement que je le faisais jusqu’ici. Je roule sur le circuit du Grand Prix de Plumelec. Les sensations sont restées à Lyon : c’était la semaine où je devais être le plus fort de la saison. Lorsque le samedi, je rejoins la sélection régionale, je sais déjà que je ne serai pas champion de France. J’attends toujours un miracle, et je donnerai tout ce qu’il me reste de forces pour l’année avec un seul et unique objectif en tête.
            Je me réveille très tôt, en pleine forme, comme si j’avais dormi pendant des décennies. Julien Thollet, le sélectionneur régional nous emmène faire une promenade en forêt pour le briefing, puis le camion prend la route de la Chapelle-Caro pour le grand départ. Je suis dans ma course, d’avoir douté toute la semaine semble m’avoir enlevé beaucoup de pression. Au bout du compte, je finis par me dire que ce n’est sans doute pas un mal, et moi voilà de nouveau dans ma course, à y croire encore.
            Tous les coureurs sont regroupés très tôt sur la ligne, sous l’arche du décompte, comme tous les ans. Je ne me souviens plus trop de ce qui s’est passé avant. Sans doute parce que je ne devais être concentré que sur ma course. J’ai la chance d’être appelé en deuxième ligne. Les autres se rassemblent par comité. Les 15 minutes passent très lentement, les yeux fixés sur le tableau dont les secondes défilent au compte goutte. L’arrivée est noire de monde et les vuvuzelas sonnent déjà dans tous les sens. Bien sur, au bout d’un moment, c’est le départ.
            C’est parti. Tous les favoris en tête au départ, ça se regarde beaucoup. On sent la tension chez tout le monde. Le rythme se stabilise autour de 45km/h et n’en bougera pas de tout le premier tour. Indécis entre l’envie de me placer devant pour éviter les chutes et celle de rester derrière pour m’économiser et retenir mes ardeurs offensives, je navigue plus ou moins au milieu, pas très à l’aise, et déjà dans le dur physiquement. Je m’attendais à pouvoir presque, comme le week-end dernier, rester dans les roues sans jamais monter au seuil, en gérant mes efforts. Souvent, ce n’est pas possible, car il faut relancer à chaque courbe pour ne pas perdre dix places. Au bout d’un moment, je me décide à reculer pour aller souffler derrière. J’assiste comme premier témoin à la crevaison de Quentin Le Gall qui ne pourra jamais rouler seul plus vite que le peloton pour rentrer : sa course est terminée. C’est aussi déjà le cas pour mon collègue Martin Giner, dont les deux boyaux ont explosé dans le premier kilomètre, décidément un grand malchanceux des championnats de France. Les deux premiers tours passent comme ça, sans que le groupe n’éclate ni devant ni derrière, l’allure étant pour le moment trop élevée et les hommes trop frais pour que quelqu’un ne parvienne à rouler plus vite devant.
            A un moment, lorsque je remonte à l’avant quelques kilomètres après la ligne, j’aperçois Rémi Cavagna et Dylan Kowalski en tête. Les deux profitent de la toute première temporisation du peloton pour que leur avantage n’augmente à plus de dix secondes. Sentant le moment propice, je décide d’avancer un pion, et tenter d’accrocher ainsi l’échappée qui souvent sur ce type de course, tient devant toute la course, plus ou moins dans le même état. La situation s’y prête.
            Nous sortons à deux rhônalpins, avec Paul Sauvage. Un par un, nous rejoignent Anthony Morel, Serkan Olgun, Corentin Menant et Marc Fournier. Quatre excellents rouleurs. Nous revenons sur les deux de devant et sommes rejoints peu de temps après par notre coéquipier Dorian Lebrat et Wadim Deslandes, de nouveaux quatre très bons rouleurs. Wadim Deslandes est en général un bon point de repère pour juger si l’échappée prendra le large ou pas. Je me dis que ce groupe a tout sur le papier pour constituer l’échappée de la journée. A un détail près : un breton.
            A un moment, notre avance culmine à 50 secondes, soit de loin le plus gros écart jamais mesuré pour le moment. A tel point que je commence, comme les autres coureurs du groupe, à compter un peu mes efforts pour le final, et le moment où un contre revenant de derrière relancera l’échappée. Malheureusement, un premier incident contrarie nos plans lorsqu’Anthony Morel, sur un grand écart, envoie involontairement Paul Sauvage dans le fossé. En me retournant je peux constater du spectacle : un beau soleil, la roue avant plantée dans l’herbe, il tombe à l’arrêt et met du temps à repartir. Il ne rentrera pas et ne nous voilà plus qu’à deux de Rhône Alpes dans le groupe d’échappés.
            Nous perdons beaucoup d’avance en peu de temps sur les faux-plats descendants pour rejoindre la nationale. L’allure ne relance pas malgré nos tentatives. Bientôt, le peloton est en vue derrière nous puis nous fonce carrément dessus, emmené par les coureurs bretons qui se dévouent tous un par un pour leur leader Elie Gesbert, fidèles à leur tactique habituelle. Notre échappée est repris, et préfigure ainsi le pire des scénarios : les bretons seront vigilants, ne rateront pas le contre, et l’échappée suivante sera la bonne, d’autres Rhônalpins ayant pris notre place à l’avant, nous condamnant à l’arrière.
            C’est presque ce qui se passera effectivement, mais pas tout à fait. Un gros groupe s’en va quelques kilomètres plus loin à peine pour passer en tête sur la ligne. De loin déjà, on aperçoit 12 à 14 coureurs que d’ici je ne parviens pas à tous identifier. J’ai aperçu sortir Boudat et Turgis dans le rang des favoris. En me concentrant pour tenter d’apercevoir un Rhônalpin, je reconnais Simon Favre. Par chance, ou surtout par nouvelle maladresse de leur part, aucun breton à l’avant. Cette fois-ci seulement, il ne reste plus personne pour aller prêter main forte à Gesbert pour boucher l’écart.
            Le premier bloc d’échappés à l’avant est constitué de Simon Favre (Rhône-Alpes), Joseph Verrier (Guadeloupe), Lucas Papillon et Alexandre Pacot (Bourgogne), Benjamin Thomas (Midi-Pyrénées), Joey Wastiaux (Région Centre), Guillaume Gauthier et Rémi Aubert (Franche-Comté), Adrien Lehoux et Baptiste Plessis (Pays de la Loire), Thomas Boudat et Mathias Le Turnier (Aquitaine), Marc Fournier (Normandie) et Anthony Turgis (Ile de France). Plusieurs groupes de contre se forment successivement derrière, auxquels je ne peux qu’assister en spectateur la plupart du temps. Un seul de ces groupes parviendra à recoller à la tête, emmené par Quentin Jauregui au même endroit qu’au tour précédent. Reviennent ainsi à l’avant plusieurs gros favoris qui font pencher la balance en faveur de l’échappée : pour nous, seul Thomas Bouvet est dans le coup cette fois-ci. Aurélien Lionnet et Kévin Goulot confirment le surnombre de l’équipe de Bourgogne qui retrouve quatre de ses coureurs à l’avant. Le Nord Pas de Calais rattrape bien le coup en ramenant Quentin Jauregui et Felix Pouilly à l’avant en compagnie de Simon Sellier (Pays de la Loire). Dans le même temps, de nombreux autres groupes tentent de faire la jonction et se rapprochent parfois tout près du groupe de tête sans jamais recoller. Tour à tour, de plus ou moins grands groupes emmenés par Benjamin Jasserand, Gautier Heraud ou Jordan Pontal pour nous parviennent à s’isoler en contre puis plafonnent avant de se faire reprendre. Ceux-ci se rapprochent de moins en moins de l’échappée royale qui s’éloigne de nous, jusqu’à disparaître bientôt de tous nos points de mire.
            Je sous totalement désorienté. Au fur et à mesure que les kilomètres défilent, je sens la course m’échapper et je ne peux pas le supporter. Je me défonce pour prendre tous les contres comme je ne l’ai jamais fait sur un vélo. J’ai trop envie de me racheter de mes derniers championnats de France, où j’avais ma place à l’avant que j’ai stupidement gâchée parce que la tête a lâché. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Et il faut croire qu’il y a une justice, puisqu’in extremis, je parviens à accrocher le wagon Gesbert, celui qu’il ne fallait pas manquer, lorsqu’un dernier groupe de contre sérieux se forme après un énième passage sur la ligne.
             Ma course est lancée. Au bord des crampes quelques minutes plus tôt, l’euphorie me fait trouver des forces là où je n’en avais plus. Je mange la route à chacun de mes relais. Je crois que je crie parfois pour encourager le groupe à revenir devant, comme quoi c’est notre chance, qu’on va revenir, ou quelque chose comme ça. Je crois en fait que je ne parlais pas aux autres. Nous voilà enfin pour une fois en supériorité puisque je retrouve Dorian Lebrat et Loic Rolland dans le même bateau. En plus d’Elie Gesbert, il y a Loic Bouchereau et Vincent Flumian que j’avais dominé il y a une semaine sur le Tour Cévennes Garrigues. Il y a aussi les rouleurs Thomas Demesy, et Nicolas Carret, ainsi que Florian Loué pour le poitou, et Jean Lesèche pour la région Centre.
            Nous finissons par recoller au groupe de tête. Nous voilà de nouveau en jeu pour la victoire. Je suis énormément soulagé et je me promets de ne plus rien, rien, rien lâcher. Le groupe de tête est celui qui se jouera le titre de champion de France : plus personne ne reviendra jamais de l’arrière. Nous sommes 30 coureurs et il ne reste plus que deux tours à couvrir.
            A chaque fois que j’avance un pion en suivant les attaques à l’avant, j’entame un peu plus les dernières forces qu’il me reste. Le coup suivant n’est toujours pas le bon. Je ne veux surtout pas me faire piéger. Je peux être champion de France. Avec le jeu des kilomètres, par moments, il m’arrive de retrouver la force du week-end précédent. Seulement, il me manque de la lucidité, et un brin de chance, pour sentir le bon coup, celui qui s’en ira jouer le titre, et qui nous laissera tous cruellement nous battre à l’arrière pour ne plus rien espérer.
            La course bascule à un moment où je laisse le groupe se casser en deux et partir une petite moitié dans laquelle il n’y a pas de rhonalpin. J’attaque seul derrière pour tenter de rattraper le coche une nouvelle fois, comme j’ai l’habitude de le faire jusqu’ici. J’ai de plus en plus de mal à revenir, mais j’y parviens de nouveau, au pied d’une petite côte dans la partie opposée du circuit. Il y a tous les favoris devant qui ne s’entendent pas bien. Quentin Jauregui me demande le relais avec son arrogance habituelle, que je lui refuse parce que je viens de recoller seul. Il ne doit pas comprendre et laisse le trou que je ne bouche pas. Devant, trois coureurs ont flairé le bon coup et s’en vont. Je me vois y aller, mais en réfléchissant à toutes les fois où j’ai fait l’effort et où rien n’a changé, je les laisse prendre du champ sans réagir. Ces trois coureurs sont Marc Fournier, Kévin Goulot et Félix Pouilly.
            Le groupe de contre se reforme. Les trois profitent de ce temps de latence pour s’approprier une avance confortable d’une grosse vingtaine de secondes. Je panique un peu par moments comme d’habitude, et à défaut de Romain, c’est Simon Favre qui joue le rôle de me rassurer et de me remettre dans ma course. Les rhônalpins présents à l’avant ont tous confiance en moi, beaucoup plus que je ne l’ai moi-même, mais je ne le mesure pas du tout. Je ne leur fais pas confiance. Peut-être que cela me perdra, et l’équipe avec. J’aurais certainement dû assumer de leur demander de rouler devant, ou plus judicieux encore, de leur dire que je ne me sens pas de porter tout le poids sur mes épaules. J’ai trop d’orgueil pour prendre ce risque là. Je dis bien à Simon que j’en ai trop donné, mais je me mens à moi-même en disant que je peux encore gagner. Au bout du compte, beaucoup trop tard, les rhônalpins se mettront tous à rouler à l’avant lorsque reviendra l’ultime portion de route nationale, les cinq derniers kilomètres, sans que je ne leur demande rien. Tous à l’exception de Loic Rolland, fidèle à son individualisme, et moi-même, profitant du statut que m’a donné Julien en cas d’arrivée groupée… Et me reposant bien dessus, car celui-ci m’arrange tout à fait.
            Thomas, Dorian et Simon se sacrifient tous trois complètement à ma cause et le pire est que je ne le remarque qu’à trois kilomètres de l’arrivée. Je suis déjà concentré sur mon sprint à repousser les crampes qui m’assaillent au maximum. Je les remercie mille fois intérieurement et je prie pour que les trois petits points qu’on aperçoit plus près à chaque mètre parcouru plient des ailes pour nous laisser jouer le titre. Si nous les reprenons, et que les crampes me laissent tranquille par je ne sais quel miracle, j’ai encore la possibilité d’être champion de France.
            Le paradoxe est que je suis l’un des plus forts du groupe, je le sens, et l’un des plus rapides mais aussi l’un des plus entamés. La fatigue me brouille les yeux, et se rajoute au stress, à la hargne, à l’espoir, et à tous les autres sentiments qu’on peut connaître dans une situation comme celle-ci. Je retrouve ma lucidité au compte goutte, lorsque je tente d’apercevoir le trio de tête, qui maintenant, semble s’éloigner plutôt que se rapprocher. Je réalise que j’ai perdu la course, parce que quoi qu’il arrive, il n’y a plus aucun espoir que je sois champion de France.
            Alors, seulement alors, je retrouve toute ma lucidité. Une fois que j’ai compris que c’était perdu, je demande à Simon de m’emmener dans le dernier kilomètre, et de me déposer au pied de la côte finale. Je veux être sûr de ne pas me faire enfermer pour assurer ma placette sans valeur et sans saveur, quelque part parmi les dix premiers, peu importe où, celle qu’on oubliera de toute façon dès la ligne franchie. Je veux juste pouvoir sauver les apparences, en annonçant que je ne suis certes pas le meilleur, mais au moins quelqu’un parmi les bons, pouvoir au moins dire que je suis le premier rhônalpin, alors qu’ils se sont tous sacrifiés pour moi un par un. Je n’ai pas été à leur hauteur, je l’aurais aimé, ils ont toute ma gratitude et mon respect, pour un acte que je n’aurais jamais été capable de faire à leur place. J’ai terminé 9e, mais cela n’a pas d’importance. J’ai encore pris une putain de leçon de vélo, de sport, et d’humilité, un jour peut-être, à force de me rapprocher, je finirai par y parvenir. Pas aujourd’hui.

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