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jan 26 2014

#34 UCI 1.1 Tour du Valromey étape 4

Déjà le dernier jour de course. Le précédent n’a pas été vraiment, il faut le dire, à notre avantage puisque de trois cartouches au classement général, nous n’en avons plus qu’une : la mienne, et la Savoie continue son festival avec ses deux leaders aux deux premières places, sans oublier Thomas Bouvet toujours en embuscade à la 6e place du classement. Si renverser la situation s’annonce difficile, je pars toujours avec le couteau entre les dents et un seul et unique objectif : le maillot jaune. Comme arguments, je peux m’appuyer sur le scénario des années précédentes, où dans la majorité des dernières éditions, le vainqueur n’était pas le leader au matin de la dernière étape. Les sensations qui vont chaque jour en s’améliorant me laissent envisager de belles choses et les occasions de passer à l’attaque sont nombreuses.
Mais l’équipe n’a pas dans le viseur que le classement général, puisque Paul désormais loin au général compte bien en profiter pour trouver un bon de sortie et jouer l’étape ; Valentin qui a perdu son maillot rouge des sprints la veille est toujours ex aequo au classement par points et Romain lui aussi en embuscade. Quant à moi, je suis de nouveau leader du classement de la montagne avec une maigre mais suffisante avance sur Benjamin Jasserand, qu’il me faudra encore défendre aujourd’hui, pour la dernière fois.
Le parcours du jour est un grand classique du Tour du Valromey, comme les autres années, le départ est donné d’Artemare pour emprunter tous les cols qui ont fait sa réputation : Richemont par une autre face que la veille, puis Cuvillat et la Rochette dans le sens contraire, avant de finir par le plus long, celui de la Vieille Lèbe, avant les 15 derniers kilomètres sur le plateau pour rejoindre Hauteville-Lompnes. En concertation avec Vincent, on en arrive à la conclusion que si j’ai les moyens de renverser les Savoyards, le meilleur endroit pour tenter le putsch, est le pied du col de Cuvillat, le plus raide de tous. Je compte de toute façon tenter de renverser le classement général car sur un jour sans de Nans, c’est largement envisageable. Thomas se porte volontaire pour emmener très fort au pied et s’écarter après 500 mètres à fond.

L’organisation en met des tonnes et des tonnes pour le départ devant son principal partenaire. Tous les porteurs de maillots de leader ont droit à une multitude de photos avec toutes les personnalités du coin, avant de partir pour une procession de deux kilomètres dans le centre ville. Le départ lancé, tout de suite, les hostilités sont lancées… Par Valentin, qui tente de surprendre ses adversaires pour s’emparer des premiers points du maillot rouge situés avant le premier col. Le rythme est élevé d’entrée puisque les principaux protagonistes ne se laissent pas prendre au piège et après deux ou trois kilomètres de bagarre ce premier groupe est repris. Un second prend alors forme à sa suite avec pour nous cette fois Romain, qui défend avec succès le maillot de Valentin pour se replacer à seulement 2 points des trois leaders ex aequo : Simon Favre, Guillaume Gauthier et Valentin.
Le pied du col de Richemont se présente déjà et petit à petit l’équipe de Savoie se place à l’avant, et impose son rythme, accordant un bon de sortie relatif à l’échappée. Celle-ci ne convient pas à toutes les équipes qui, pour certaines, avaient la consigne d’y être et n’y sont pas. Si la situation reste en l’état, l’échappée pourrait en effet légitimement envisager de se jouer la victoire d’étape. C’est pourquoi le rythme ne baisse jamais vraiment dans le peloton qui garde l’échappée à une portée de fusil. Comme prévu au briefing, Paul tente de placer une attaque très franche dans un passage raide, qui est d’ailleurs celui qui accueillait l’arrivée de l’étape d’hier. Malgré qu’il soit loin au classement général, Benjamin Jasserand n’hésite pas à aller le chercher en personne, estimant probablement qu’il représente un danger indirect. Paul tentera sa chance encore deux fois, pour deux résultats identiques, il finit alors par se relever.
Par ce versant, le col de Richemond présente une ascension très longue et irrégulière, et on aborde désormais une bonne partie descendante qui nous permet à tous de souffler un peu, sauf aux savoyards. Lorsque la pente reprend, je me concentre sur la gestion de mes efforts, je tourne à l’économie pour le moment. Le rythme très régulier permet sur les derniers kilomètres du col de monter à une allure malgré tout rapide sans trop puiser dans mes ressources en ce qui me concerne. Quelques coureurs tentent de nouveau de rejoindre le groupe de tête sur le sommet, mais n’y parviennent pas, avant de reprendre la même première descente de la veille. Statut quo pour les leaders pour le moment.

Il faut maintenant gérer la portion plus roulante du Plateau de Retord qui relie les plans d’Hotonnes au Petit Abergement, dit autrement, le pied du Col de Richemont à celui de Cuvillat. Je me laisse un peu rétrograder puisque notre rôle n’est plus d’animer la course, et encore moins le mien, avec Romain à l’avant. Malheureusement, les autres équipes n’abandonnent pas la poursuite et les 20 secondes que l’échappée comptait encore au pied de la descentes sont réduites à néant… Contrairement à la veille au même endroit, je ne me laisse pas surprendre, et à l’entrée du Grand Abergement, je suis dans les 15 premiers. La descente directe sur le Petit Abergement ne laisse en effet pas un instant pour se replacer. Le lieu prévu de notre manœuvre offensive approche. Je suis stressé. Dans la descente, je jette un œil derrière moi pour constater que Thomas est bien avec moi comme prévu. En revanche Paul a l’air ailleurs puisqu’il attaque à peine 500 mètres avant le moment où il était bien prévu que j’attaque au briefing. Je fais signe à Thomas de ne rien changer au plan initial : tant pis pour lui.

Le rythme est déjà élevé mais lorsque Thomas se place en tête, moi dans la roue, ça n’a plus rien à voir. Il monte carrément le pied au sprint, ni plus ni moins. Immédiatement dans les premiers forts pourcentages le peloton vole en éclats. Je ne m’attendais pas à partir aussi vite d’entrée mais je me dois de tenir mon rang, alors je me fais violence pour encaisser ce changement de rythme brutal. Bientôt, nous ne sommes plus que deux en tête ! Thomas s’écarte. Je sais que les autres ne sont plus dans ma roue mais moi-même, je suis déjà en anaérobie. Je me connais suffisamment que je suis bien parti pour me mettre dans le rouge et le payer ensuite. Malgré tout, je suis déterminé à tenter la manœuvre jusqu’au bout et je maintiens un rythme très soutenu, sur le grand plateau. Le président d’honneur du TVO, Bernard Gambade, me regarde d’un œil concentré, debout par le toit ouvrant de la voiture de direction de course. Un seul coup d’œil derrière me permet de me faire une image rapide de la situation : le maillot jaune Nans Peters, un temps surpris, semble très fort et sera le premier à revenir dans ma roue. Derrière, les autres sont un peu plus loin mais sans doute un peu moins fous et restent malgré tout dans la course. Nans, bien entendu ne collabore pas une fois revenu dans ma roue, si bien que je continue à emmener un rythme soutenu pour ne pas fiche en l’air tout le travail effectué, mais je ne suis plus capable de monter aussi vite. Bientôt, le second groupe revient sur nous pour reformer un peloton d’une quinzaine de coureurs. Tant pis pour cette fois.
Et pour moi désormais, il ne s’agit plus de creuser un écart mais simplement de tenir les roues. Tâche pas si aisée face à tous les autres leaders qui ont géré leur début d’ascension. Par chance les plus forts pourcentages sont bientôt derrière moi et aucun autre coureur n’ose ou n’a les moyens de porter une nouvelle offensive. Le métronome Arslanov est comme toujours là pour maintenir un rythme très élevé mais régulier, qui me permet d’accrocher les roues. Petit à petit, les conséquences de mon effort s’estompent et je reprends progressivement place en tête de groupe. En réalité, j’y ai plutôt intérêt si je veux conserver mon maillot à pois puisque de gros points sont attribués en haut, et il suffirait que Benjamin passe devant moi pour reprendre le leadership. Mes réserves se reconstituent et je suis capable de répondre lorsque Dorian Lebrat tente de s’échapper à son tour, ce qui ne me dérange pas en soi, mais chaque fois Benjamin saute dans sa roue et verrouille chacune des attaques, ce qui m’oblige à prendre sa suite. Finalement, tout se joue au sprint entre Benjamin et moi et je l’emporte d’un boyau, tout en finesse : je connaissais l’arrivée mieux que lui et l’ai surpris en lançant le sprint très tard. C’est finalement sur ce sprint en haut du col le plus dur du TVO que je remporte le maillot à pois !
Les coureurs de la Savoie tentent de temporiser dans la descente. De toute façon elle ne se prête pas aux offensives. Champdor arrive rapidement puisque la descente est beaucoup plus courte que la montée. Suffisante cependant pour que plusieurs groupes de coureurs, dont Thomas et Romain, puissent retrouver leur place au sein du peloton. Il faut maintenant rejoindre Hauteville et le pied du Col de la Rochette, et cela passe par une nouvelle petite portion de vallée. Ces 5 kilomètres suffiront à Paul pour enfin trouver l’ouverture et sur une superbe attaque de derrière, il emmène avec lui Dorian Lebrat et Thomas Bouvet. Les Savoyards hésitent un instant à rouler sur leur coureur, qui suffira à l’échappée pour prendre une vingtaine de secondes avant le col de la Rochette.
Une offensive de Quentin Jauregui dès le pied de la Rochette me surprend totalement et un temps piégé, je peux compter sur Thomas et Romain qui me ramènent à l’avant. Je ne retrouve pas de bonnes sensations au pied de ce nouveau col, ce qui m’inquiète un peu. Je n’ai plus pour le moment le maillot jaune en tête, simplement d’attendre que cette mauvaise période passe d’elle-même, si elle veut bien passer. Le rythme se calme le reste de la montée, ce qui permet à Nicolas Carret de trouver l’ouverture à son tour au bon moment, puis de faire la jonction à l’avant. Cela signifie pour moi que tant que cette échappée survit à l’avant, je ne suis plus en danger pour le maillot du meilleur grimpeur puisque les points sont chaque fois attribués aux 4 premiers. En ce qui nous concerne dans le peloton, l’allure n’augmentera qu’à l’approche du sommet sous l’impulsion de Quentin Jauregui, qui monte les 500 derniers mètres à fond. Ca tire la langue de tous les côtés, mais ça ne casse pas franchement, et pour ma part ce genre d’effort me convient à la perfection, je ne suis donc pas mis en difficulté.

En revanche, son action me donne la possibilité d’aborder la descente en tête ou dans la roue de Benjamin Jasserand qui descend très bien, au point de pousser à la faute dans un virage le champion du monde de cyclo-cross Mathieu van der Poel, qui me confie à l’arrivée « ils sont fous, ça descend trop vite ! » Je relaie Benjamin mais la fin de la descente est trop roulante et le mince écart qu’on avait creusé est vite rebouché. De nouveau, les leaders se regardent dans la portion de vallée après Ruffieu, pour rejoindre le col de la Vieille Lèbe. Je retourne me placer à l’arrière me faire oublier un peu : la situation telle qu’elle est me convient plutôt bien et je reste prudent quant à l’état de mes jambes, à propos duquel je suis un peu sceptique.
Je remonte me placer à l’avant dix kilomètres plus loin, au pied du col, sans rien n’avoir loupé du scénario de la course. L’échappée possède bien sa minute d’avance et n’est pas inquiétée dans les premières pentes, puisque le peloton avance compact sans aucune offensive, et cette fois ce n’est pas moi qui vais la lancer. Je suis parfaitement placé en première ligne, ce qui est un petit avantage puisque la route ne laisse pas à tout le monde le loisir d’être devant. Il faudra attendre très longtemps, presque 4 kilomètres et quasiment la mi-pente pour que le rythme n’augmente sous l’impulsion des étrangers surtout, les BKCP dont Jauregui, le champion de Belgique Dries van Gestel et surtout le leader russe Ildar Arslanov, très très fort en fin d’étape.
C’est à partir de ce moment que j’ai vraiment commencé à trouver le temps long. Si la bagarre a tardé à se déclencher, les attaques s’enchaînent maintenant sans jamais connaître de temps mort et à mon grand dam, les jambes ne répondent plus chez moi aussi bien qu’en début d’étape. On quitte la petite route de la vieille lèbe pour retrouver la grande route qui mène au sommet du col. Il reste ici 3 kilomètres qui vont être parmi les plus difficiles de toute ma carrière. Sur une attaque tranchante de je ne sais plus vraiment qui, le groupe principal se casse nettement en deux et un temps piégé par un coureur qui n’a pas tenu les roues, je fais l’effort un peu à contretemps pour en accrocher la queue in extremis. Le russe Arslanov a pris les commandes de ce groupe et mène maintenant un train d’enfer, Je n’aurai jamais le loisir de récupérer, et je me fais violence chaque fois comme si le sommet était au prochain virage, au prochain virage, au prochain virage. Je souffre terriblement et si je ne me relève pas, c’est parce que je suis encore dans l’espoir que le rythme va se calmer un peu plus haut ; mais ce n’est jamais le cas alors je continue à souffrir le martyr en dernière position, jusqu’à finalement que le sommet soit en vue. Je sais dès lors que si je gère bien mon affaire, je basculerai avec les 7 ou 8 coureurs les plus costauds de ce Tour du Valromey qui m’accompagnent, ou que j’accompagne, plutôt. La bascule est une délivrance et je bénis les premiers hectomètres de descente : j’ai fait le plus dur, maintenant plus personne ne pourra me décrocher jusqu’à l’arrivée et j’ai déjà presque acquis ma place sur le podium au classement général.

C’est le moment que choisit mon boyau arrière pour percer sans prévenir personne, au beau milieu de la descente. Du moins l’était-il peut être déjà depuis quelques kilomètres, je le remarque ici au détour d’une courbe qui a bien failli m’envoyer dans le décor. Je termine la descente très prudemment tout en parvenant à garder la roue du dernier coureur du groupe et dès la descente terminée, je m’arrête sur le bas côté droit pour changer de roue auprès de la voiture neutre. Assez réactif, le type est plutôt efficace et je repars juste à temps pour accrocher les roues du second peloton, une vingtaine de secondes derrière.
Si j’étais complètement à l’agonie quelques minutes plus tôt dans le groupe de tête, il n’y a pas de raison que ce ne soit plus le cas ici, dans celui-ci. Les autres coureurs savent que je suis bien placé au classement général et du coup, surtout les étrangers, se reposent beaucoup sur moi pour relancer le groupe. Romain m’est d’une aide précieuse et tout de suite, il jette les forces qui lui restent dans la poursuite. Je l’aide dans la mesure du possible mais les jambes se font lourdes après presque 400 kilomètres de course. Je dois parfois retourner souffler à l’arrière et je ne suis plus à 100% maitre de mon destin. D’autres coureurs collaborent activement mais le groupe est globalement moins fort puisque lâché à la pédale, et l’écart continue donc de se creuser, irrémédiablement.
Les 5 derniers kilomètres sont un calvaire pour moi. Cet ultime coup du sort m’a confisqué mes dernières forces et je n’ai plus envie de continuer de me battre. Lorsque le groupe se regarde à un ou deux kilomètres du but, je me place seul à sa tête pour conserver un rythme correct mais je ne peux pas aller beaucoup plus vite. L’arrivée en montée, d’accoutumée taillée pour mes qualités me parait être un chemin de croix interminable. Je termine l’étape à une place anonyme dans le top 30, bien loin de mes espérances, au lieu du top 10 quasiment acquis à 15 kilomètres de l’arrivée. Surtout, si je conserve heureusement mon maillot à pois pour quelques points devant Benjamin, je rétrograde de la 3e place à la 9e dans l’anonymat complet. Je n’ai pourtant pas grand-chose à me reprocher, j’avais accroché le bon wagon, j’ai crevé à un endroit totalement incongru, j’ai changé de roue en un temps record et Romain a tout donné pour que je perde le moins de temps possible. La victoire de Paul, qui lui aura finalement eu sa belle revanche, ne suffit pas à me consoler, ni celle de Romain au maillot rouge.

Au moment de faire le bilan avec du recul, le Tour du Valromey est une relative réussite pour l’équipe avec deux victoires d’étapes (Romain, Paul) ; deux maillots à la maison (moi pour les pois et Romain pour les sprints) ; et une journée en jaune pour Romain. En revanche de mon côté, alors qu’il aurait pu être une réussite quasi-totale avec un podium au classement général et le maillot à pois, c’est finalement une grosse déception puisque je dégringole au 9e rang. Cependant, je ne perds pas le maillot à pois, que je tenais à ramener à la maison… Pour prouver que je n’étais pas le moins bon grimpeur du comité rhône alpes.

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