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déc 07 2013

#40 CNJ Boucles de Seine et Marne

Ma journée commence par le bruit de la pluie claquant sur le toit du mobile-home. Je me lève bêtement vérifier derrière les rideaux s’il pleut vraiment. Ce genre de journée qui n’incite pas à la bonne humeur, où toutes les couleurs paraissent fades, même celles du club. J’enfile le cuissard jaune et bleu de Pierre Bénite en course pour la dernière fois de ma vie, il fallait que ce soit sous la pluie.
Dès les premiers tours de roue le jaune criard se dégrade en un beige triste et froid, et mes lunettes se couvrent de buée. Le ton est donné. Pendant 3 heures de course, il pleuvra des cordes, sans interruption. Je tente de rester concentré sur ma course malgré tout.
Tous les coureurs se retrouvent sur la ligne de départ pour de longues minutes d’attente dans le froid, puis enfin, le départ est donné, d’abord fictif, et, finalement, une fois bien trempés et congelés, réel.

Voilà enfin à quoi ressemble une course du challenge national. Des morceaux de bras, de cuisses, de mollets dans tous les sens. J’ai la drôle d’impression d’avoir remonté le temps en 24 heures pour me retrouver au milieu de la guerre des tranchées. Des coureurs remontent par la gauche, par la droite, par le milieu, on croirait même par le dessous. Le jeu consiste à se frayer un chemin parmi les trous, la terre sur la route, les filets d’eau rejetés par ceux qui précèdent et les coureurs eux-mêmes. Après quelques hectomètres en apnée je sors enfin la tête de l’eau.

Devant moi, il ne reste plus que les motos et au loin, quelques voitures d’officiels qui s’effacent dans le brouillard. Je réalise à ce moment-là combien le vent est violent et combien on était bien « au chaud ». Le cardio s’affole, alors je respire un grand coup, puis je replonge. Malgré tout je ne sais pas tenir en apnée très longtemps, je suis vite envahi de ce manque d’oxygène, de ce besoin de liberté. Alors quand une roue passe devant moi plus vite que les autres, je la saisis, je serre les dents, et bientôt me revoilà au plein air avec quelques-uns qui partagent mon cas. Bien que je n’aie pas pris le temps de compter, je crois qu’on était 6-7, parmi lesquels je reconnais Félix Pouilly et Alexis Gougeard. Un coup d’oeil derrière lorsque enfin j’en ai l’occasion, pour constater que l’écart est maigre avec le peloton mais bien réel, quelques secondes.
Je ne prends pas trop le temps de réfléchir, mais ce n’est pas nécessaire pour constater qu’on n’ira pas loin. Chacun tourne au maximum et tout le monde y met du sien, mais malgré tout l’écart peine à dépasser les dix secondes. Les relais de Gougeard n’y changent rien. Le sursis se prolonge sur 6 à 7km, puis avorte, fatalement.
Si j’ai pris du plaisir à rouler en échappée sur une manche du challenge, j’ai aussi grillé une précieuse cartouche inutilement, que je ressens déjà. Désormais, ça bouge un peu moins au coeur du peloton, les excités se calment, et tout comme moi, ne sont plus concentrés que sur la roue de devant. Une large plaine découverte a succédé aux petits vallons et le vent sème la pagaille maintenant. La bordure se forme à droite de la route mais beaucoup sont encore capable de remonter à gauche et bien heureusement, j’en fais partie. Je m’applique à gérer mes forces tout en restant constamment bien placé. Ca ne va pas si mal. Je trouve ma place dans un noyau de coureurs au premier tiers du peloton, et m’en accomode.
Je suis surpris par la traversée du village de St Cyr sur Morin, qui coïncide avec la première descente du jour. Je tente de garder le contrôle des événements, et me concentre sur les courts instants ou j’ai la possibilité de remonter. Cela se passe plutôt bien. Au sortir d’un virage à droite, on plonge progressivement dans la descente, je suis remonté aux portes des trente premiers. J’ai un peu d’appréhension, je ne sens pas mes boyaux. La descente est presque toute droite, mais il suffira d’un petit îlot pour qu’un coureur soit contraint de descendre en ventriglisse, et pour que mon boyau perde l’adhérence lui aussi. Je m’écrase par terre la tête la première, glisse à mon tour sur le dos un long moment. Je suis obligé d’attendre l’arrêt total pour remonter chercher mon vélo, mes lunettes un peu plus loin.
J’hésite un long moment à prendre mes bidons. Soit je considère que cette chute peut conditionner la course et que je dois repartir au plus vite et rentrer coûte que coûte, auquel cas je remonte sans mes bidons. Soit le prends le risque que tout rentrera dans l’ordre rapidement, auquel cas je peux prendre le temps de récupérer les bidons, qui deviendront précieux dans une trentaine de kilomètres. Je ne parviens pas à trancher, si bien que finalement je n’en ramasse qu’un seul, en ayant perdu autant de temps que si j’avais pris les deux.
Bref, je remonte groggy et déboussolé. A ma grande surprise il y a encore du monde autour de moi, sans parler de ceux qui sont par terre : la chute a bloqué le passage de beaucoup, et je suis désormais dans un long filet de coureurs qui remue de la tête et des épaules pour refaire son retard, simplement pour ne pas condamner sa course dès les premiers kilomètres. Je connais ce genre de situation stupide. Je trouve avec soulagement la roue de Thibault Nuns qui remonte les coureurs un à un, sans sourciller, alors que je peine un peu à en faire de même. C’est à ce moment seulement que je réalise que j’ai mal sur mon flanc droit, que mon dérailleur n’a pas l’air en forme mais que quand même, mon vélo roule toujours, et moi dessus. Tant que ce sera le cas, rien ne sera perdu. L’effort est violent mais efficace puisque bientôt au détour d’un virage, je peux apercevoir le peloton. La première côte doit faire peur, puisqu’il semble nous attendre, compact et amorphe. Tant mieux. Je reprends ma place et tente de me faufiler à gauche : l’erreur serait de rester derrière ! Effectivement, je me trouve coincé alors que l’on tourne à gauche pour se retrouver face à la côte de la montagne blanche.
La route s’élève, et voilà que les positions sont redistribuées, les plus faibles rétrogradent. Dans un premier temps, cette situation m’avantage, je slalome entre les coureurs en remontant. Je me fais un peu peur : je suis à 100%, je ne peux pas accélérer plus alors qu’à l’avant, les costauds ne se tirent pas la bourre. Je ne sais pas si je dois le mettre sur le compte de la pluie ou de la forme du jour. Dans tous les cas, je prie pour que personne n’attaque tant que je remonte, et bien heureusement, les choses se passent ainsi. Lorsqu’on aperçoit le sommet, je suis de retour dans les 30 premiers, et je me relève un peu. Je reprends une bouffée d’air, puis deux, trois et voilà que déjà, les accélérations reprennent. Le peloton s’étire de nouveau petit à petit sous l’impulsion des plus costauds, je me félicite alors d’être remonté au bon moment, mais constate avec horreur que le 14 dents ne passe plus. Je pensais qu’une fois le sommet franchi, le rythme se calmerait de nouveau. C’est loin d’être le cas. D’un seul coup, au moment où l’on sort des bois, le vent de côté nous plaque tous contre le fossé. Le peloton est tout de suite réduit à une immense file de coureurs, qui très vite, se morcelle au gré ce ceux qui ne peuvent plus suivre l’allure. Au loin, les favoris s’entendent en éventail et rien ne peut perturber leur manœuvre. Vu d’ici, c’est magnifique.

La bordure.

Dur retour à la réalité. Le coureur immédiatement devant moi s’écarte d’un seul coup de l’autre côté de la route. Je connais les règles du jeu. Je sprinte de toutes mes forces sur le 15 dents pour combler le trou qui déjà, s’agrandit. Je n’y parviens pas, j’insiste encore. Je force le passage du 14, la chaîne saute à chaque coup de pédale, quel dommage. Je parviens tout juste à conserver là distance. Jusqu’au moment où logiquement le rapport de force tranche fatalement, et l’écart devient irrémédiable. Je suis complètement désabusé, J’ai une nouvelle fois raté le bon coup d’un cheveu et je m’en mords les doigts.
D’autres tentent de faire ce que je n’ai pas réussi. Avec plus de force peut-être mais sans plus de réussite. Autant de coups d’épée dans l’eau qui retardent l’organisation du groupe d’une trentaine qui s’est ainsi formé. Lorsqu’on quitte enfin la longue ligne droite qui a causé notre perte pour des chemins plus étroits et sinueux, je peux constater de l’étendue des dégâts : nous ne sommes pas le second mais un troisième groupe de contre, et plus encore derrière nous ! Celui que je ne suis pas parvenu à tenir n’était déjà plus le groupe de tête. Face au vent notre poursuite se voit contrainte de s’organiser. Tout le monde ne joue pas le jeu forcément, et ce sont souvent les mêmes qui tournent. Pas de costauds avec nous, mais de sérieux outsiders, pas non plus de mauvais, la hiérarchie semble parfaitement respectée. Malheureusement, mis à part Romain, tous les Rhônalpins sont ici.
A force de relais appuyés, les deux groupes de chasse finissent par se regrouper. C’est enfin la descente, celle qui va nous amener au pied de la seconde difficulté. Elle me surprend un peu, je ne l’attendais plus : je l’aborde maladroitement dans les dernières positions. Au bout de deux virages, me voilà bon dernier, crispé sur les freins. Me voilà obligé de prononcer un peu plus mes courbes pour ne pas perdre le contact. Je ne l’ai pas sentie arriver. C’était peu mais trop, ma roue avant se dérobe d’un seul coup et sans réaliser pourquoi, je me retrouve sur le dos. Je cours pour repartir au plus vite. Je gène au passage un ou deux coureurs qui ont manqué de me foncer dedans : chacun ses problèmes. Les sauts du 14 lorsque je donnent tout pour rentrer finissent de m’énerver. Cette fois-ci le groupe ne s’est pas relevé pour m’attendre. Dans la même galère, je trouve la compagnie de Baptiste Constantin et Jérémy Maison.
A trois les relais reviennent vite. On parvient à se rapprocher un peu dans un premier temps, mais c’est la côte de la Chenée qui nous attend maintenant. Je reconnais l’endroit où la veille encore sous un grand soleil je terminais mon déblocage par un bon 30-30. La route est large et dégagée, et le groupe devant nous à une grosse centaine de mètres. Quelques voitures nous doublent. Je prends de gros relais avec Maison alors que Constantin semble plus en retrait. Pourtant lorsque le bourguignon accélère brutalement, il est capable de le suivre un temps alors que moi, désabusé, je mets le clignotant.
Je n’hésite pas une seconde, j’attends le groupe suivant. J’ai déjà vu ce scénario quelque part. Sauf que cette fois, je vais devoir m’armer de patience, puisqu’il n’y a personne à l’horizon. Les deux coureurs qui m’accompagnaient ne sont que des petits points noirs qui s’agitent au loin. Constantin persiste mais il ne rentrera pas. Maison, lui, est déjà dans les voitures ! Coup de chapeau à lui, il a réussira à rentrer seul et à terminer l’épreuve dans le groupe de chasse.

Obligé d’attendre le grupetto.

Ce n’est qu’au début de la descente que le groupe suivant me reprend. Une vingtaine de coureurs pour qui la course est déjà terminée. Je n’espère alors plus rien du challenge, jusqu’à ce que je découvre qu’il y a 4 normands dans le groupe, et que j’en remarque deux sur le bord de la route. Il n’y en a donc pas devant, nous avons Romain, Théo et Mickael. Le général par équipe pourrait donc basculer en notre faveur, dans le doute, je me concentre là-dessus.
Les kilomètres se succèdent sans qu’il ne se passe grand chose. Je prends quelques relais comme tout le monde. On se retrouve bientôt aux portes du circuit final, et on reprend Théo et Mickael dans le premier tour : ils ont été décrochés plus tôt dans un GPM.
A partir des deux derniers tours, soit à 20km de l’arrivée je tente de sortir. Je sais que c’est possible et je suis évidemment un des plus frais du groupe. Dans la partie montante, très dégagée sur une route étroite et mauvaise, j’attaque franchement et je poursuis sur la gauche de la route. Le groupe explose mais les normands en nombre sont très vigilants, et Cowley qui semble être leur meilleur représentant ne me lâche pas d’une semelle. Mickael et Théo poursuivent le travail à tour de Rôle, ainsi que Loic qui est revenu après une crevaison. On se retrouve souvent à 3-4 devant à bien s’entendre, mais toujours sous l’impulsion des normands piégés le groupe finit par se reconstituer. Tout se jouera donc dans le dernier tour.
Quelques coureurs non concernés par notre guéguerre se font la malle un par un. Je ne me décourage pas, j’ai les moyens de sortir. J’attaque une première fois avec le concours de Mickael lors d’un temps mort, une belle attaque, mais prise en chasse rapidement. Lorsque revient la bosse, Théo et Mickael contrent dès le pied et font exploser le groupe. Je tente de terminer le travail en partant seul : avec succès cette fois semble t-il, l’écart se creuse. Je donne tout face au vent de côté. Les normands derrière sont deux à rouler, le bras de fer est difficile à soutenir. Finalement à trois kilomètres de l’arrivée, les groupes se reforment et tout se jouera au sprint.

Les rhônalpins dans le dernier tour

Mickael se dévoue pour emmener, on doit se servir de notre surnombre. Il lance aux 400m, je sors un peu trop tard, je ne remonte qu’un ou deux coureurs et j’échoue second du groupe. Loic termine juste derrière. Je termine anecdotiquement 36e au final mais malheureusement la bretagne en nombre dans l’échappée, marque assez de points pour s’imposer au général. Devant Romain n’est pas parvenu à accrocher l’échappée formée dès le coup de bordure qui ira au bout avec plus de 4 minutes d’avance. Il termine dans le peloton à la 12e place.
La saison de route s’achève sous la pluie et dans la douleur. La dernière course aura été à son image, beaucoup d’efforts pour peu de chose. Mais un très bon souvenir, et une expérience précieuse… Je reviendrai l’an prochain.

1. Sénéchal Florian (Nord) les 124,8 km en 3h03’26 »
2. Le Gac Olivier (Bretagne) à 13″
3. Millour Geoffrey (Bretagne) à 17″
4. Legros Adrien (Ile France) à 17″
5. Gougeard Alexis (Normandie) à 18″

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